L'interview d'Adil El Arbi et Bilall Fallah pour "Patser"

Les réalisateurs Adil El Arbi and Bilall Fallah
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Les réalisateurs Adil El Arbi and Bilall Fallah - © DIRK WAEM - BELGA

Voici un film belge, qui ne ressemble à aucun film de toute l’histoire du cinéma belge : "Patser". C’est le nouveau bébé du duo de cinéastes qui nous avait déjà bien scotché avec "Black" : Adil El Arbi et Bilall Fallah. Et un patser en flamand c’est quoi ? c'est un frimeur, un mec qui se la pète : un dikkenek comme on dirait à Bruxelles. Et nos "Patser" sur grands écrans, ce sont quatre jeunes potes de la banlieue d’Anvers, quatre petits délinquants beaucoup trop ambitieux, entraînés dans une spirale de criminalité et de violence. 

Adil et Bilall, les plus hollywoodiens des cinéastes flamands nous en mettent encore une fois plein la vue avec leurs images hyper léchées et leur montage frénétique. 

L'interview des deux réalisateurs

Bilall, Adil, bonjour.  Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est un patser ?

Adil El Arbi : Littéralement le mot veut dire frimeur.  Un type qui se la pète.  C’est ça un patser.

Bilall Fallah :  En bagnole, avec le bling bling… Il aime bien montrer qui est le boss. 

Donc vous aviez envie de parler de patser dans votre film.

Adil El Arbi : Oui, c’est en fait une nouvelle génération de gangsters qui sont en Hollande et aussi à Anvers. Ils ont grandi avec des clips vidéo, ils jouent tout le temps à GTA5, ils regardent des films comme "Scarface", des séries comme "Narcos".  Ils veulent être des gangsters mais plus que ça, ils veulent être des stars de cinéma, des personnages hauts en couleurs, c’est pour ça que c’était logique de faire un film avec ce titre-là, sur ce monde-là, sur cette nouvelle génération de gangsters.

Vous êtes d’accord avec tout ça ?

Bilall Fallah :  A fond. 

Est-ce que vous-même avez déjà été patser dans votre vie ? 

Bilall Fallah :  Non. 

Adil El Arbi : Non.  Sauf quand on fait des films.  Quand on fait des films on essaie, bien sûr.

Bilall Fallah :  Là on est patser, on vend le film comme un vrai patser.  Pour le reste je suis très calme.  Normal.

Adil El Arbi : Ces vêtements-là c’est juste pour la promo. Normalement c’est gris, c’est neutre.

Pour un film comme ça vous pourriez être patser parce que franchement c’est un film qu’on n’a pas l’habitude de voir en Belgique.  C’est un film "à l’américaine".  Je ne sais pas si vous êtes d’accord avec ça ?  Et si vous êtes d’accord est-ce que vous pouvez vous-même expliquer ce que veut dire un film à l’américaine, en parlant de "Patser" notamment ?

Adil El Arbi : Nous on a grandi avec les films d’Hollywood, on a grandi avec les films de Scorsese, même Spike Lee, donc c’est des films qui sont… ça pète le feu, c’est haut en couleurs, il y a tous les éléments qu’on aime bien voir au cinéma. Il y a vraiment un côté spectacle quand on pense aux films américains, aux films hollywoodiens.  En général, les films belges ou les films flamands n’ont pas vraiment ce côté spectacle, et nous pour un film comme ça on était obligé de le faire. Parce que si on parle des gangs, des gangsters, de la cocaïne à Anvers, dans une ville urbaine en tout cas, on est obligé d’avoir un minimum d’action, de spectacle. Et on voulait vraiment faire un film de cinéma qui attire un public, surtout dans cette période où il y a Netflix, où les gens ne vont plus tellement au cinéma, surtout pas pour voir des films belges. Il faut leur donner toutes les raisons d’aller jusqu’au cinéma voir un film comme ça. C’est pour ça qu’on est patser, on se la pète dans le film, on frime avec le film.

Bilall Fallah :  C’est un film hollywoodien en Belgique.

Donc, vous voulez montrer que c’était possible de faire un film hollywoodien mais à Anvers.

Adil El Arbi : Oui, même si on n’avait pas beaucoup de tunes. 

Bilall Fallah :  Tout est possible.  Chaque fois qu’on fait un film on donne tout et on est une équipe qui va à fond dedans.  Nos producteurs mettent l’argent dans le film.  On a aussi grandi avec les films hollywoodiens et c’est là qu’on voulait vraiment montrer voilà, "Patser", un film que tu n’as jamais vu en Belgique. 

Vous parliez de vos références. Si vous deviez définir "Patser" à travers les références, quel film utiliseriez-vous pour définir "Patser" ?

Adil El Arbi : Il y en a beaucoup.  Il y a…

Bilall Fallah : "Les affranchis"…

Adil El Arbi : "Les affranchis" de Scorsese, ou "Le loup de Wall Street", donc en général les films de Scorsese mais aussi les films de Spike Lee, "Do the right thing", "Clockers". Les films qui parlent de ces quartiers-là, "Les barons" de Nabil Ben Yadir, c’est le producteur et un des scénaristes. Il joue dans le film lui-même, donc vraiment une influence très claire parce que ça parle quand même aussi de personnes d’origine marocaine en Belgique. Qu’est-ce que ça veut dire être marocain, être arabe, être musulman, dans des quartiers réputés un peu difficiles dans une ville comme Anvers ou même Bruxelles ?  Tony Montana, "Scarface" …

Bilall Fallah : "La cité des Dieux" aussi.

Adil El Arbi : "La cité des Dieux" …  C’est un peu tous ces films-là, qu’on adore, qu’on a vus, qui nous inspirent… John Woo…

Bilall Fallah :  Les films de Tarantino. 

Adil El Arbi : Il y a beaucoup de références.  Tu peux même faire un jeu dans le film, c’est quoi les références, à quel film on est en train de rendre hommage ?

Pour ma part, je ne sais pas si c’est intentionnel, je voyais aussi un peu de cinéma anglais à la Danny Boyle, je voyais du "Trainspotting", je voyais du Edgar Wright avec ce qu’il fait pour notament "Hot Fuzz". Le cinéma anglais vous a influencé ?

Bilall Fallah :  Absolument.

Adil El Arbi : On a vu "Trainspotting" aussi quand on était jeune. L’introduction des personnages, dans ce cas-là ça parle de l’héroïne, mais l’originalité de Danny Boyle, il ose faire des trucs, il ose faire des choix qu’on a toujours eu peur de faire mais qu’on a essayé quand même de faire dans ce film.  Et bien sûr Edgar Wright. On a monté le film nous-mêmes, mais on n’est pas arrivé à atteindre la perfection d’Edgar Wright. Ça reste une très grosse influence pour nous.

Vous avez vu "Baby Driver" d’ailleurs ?

Adil El Arbi : Oui, mais après qu’on ait fait le film.  Quand on était au cinéma on stressait, on se disait : putain, ça ressemble !...

Franchement, on a les références en tête mais ça reste malgré tout votre film donc moi je trouve que c’est incroyable de faire un film comme ça en Belgique.  Déjà pour ça, bravo.  Hier pour la première fois, j’ai vu " Black ".  Et un lien entre les deux films c’est notamment la violence que vous mettez en scène mais la violence dans " Patser " et dans " Black ", est-ce que c’est une violence réelle que vous vouliez mettre en lumière d’une certaine façon ou est-ce votre manière à vous de mettre en scène une certaine violence ?

Adil El Arbi : C’est une question très difficile.  Même dans les films de Tarantino… il y a des gens qui ont fait des thèses sur comment on montre la violence dans le cinéma. Dans "Black", c’est basé sur un livre qui est basé sur une réalité des bandes urbaines, c’était important de montrer cette violence même si le film, et ça reste un film de cinéma, c’est quelque part un film très stylé visuellement, mais la violence devait être réaliste pour nous, devait être crue. Avec "Patser" on ne voulait pas faire "Black 2", mais le fait que le monde des gangs est basé sur des histoires vraies, sur une guerre des gangs qui est toujours en cours d’ailleurs en Hollande et à Anvers, cette violence est réelle.  Donc nous on voulait quand même que on quand doit montrer une scène de violence, qu’elle soit réaliste, qu’elle soit crue… A ce moment-là on n’est pas dans un jeu vidéo, on est dans un truc vraiment réaliste, il y a vraiment des gens qui meurent…  Parce que c’est basé sur ce qui s’est vraiment passé.  Le film reste toujours assez stylisé mais même dans le jeu des acteurs on essaie d’avoir quand même une authenticité, même dans la violence on essaie d’avoir ce côté authentique.

Encore une question qui découle aussi de la violence et surtout sur la morale du film, si on peut dire qu’il y a une morale : sans le dévoiler à ceux qui ne l’ont pas vu, à la fin du film, Adamo est face à la situation où il a le choix entre l’amour pur, vivre sa vie pépère, ou continuer à être un patser mais être du coup, comme il dit, un bon patser.  Est-ce que pour vous, y a une certaine moralité à la fin de ce film ? Ou est-ce que vous voulez juste dire : c’est un film, on est là pour s’amuser, il n’y a pas forcément de choix moral pour le spectateur ?

Adil El Arbi : Les deux.  On peut le voir sur deux degrés.  Quelque part on voulait atteindre un public qui voudrait bien voir un film comme "Fast and furious", au premier degré, mais avec du fond. Il y a le personnage de l’agent de police qui est d’origine marocaine et fait tout ce qu’il doit faire. Nous on se reconnaît dans ce personnage, et même si on va faire ce qu’il faut, on va se faire cracher dessus de tous les côtés, on ne va pas nécessairement y arriver, c’est très difficile. Surtout quand on est dans un quartier comme ça ce n’est pas vraiment l’exemple qu’on a envie de suivre, on se dit : tu suis les règles mais personne ne t’aime, tu n’as pas de respect.  Qu’est-ce que ça veut dire avoir du respect ? Est-ce que ça veut dire avoir du succès ? Suivre les règles ou pas nécessairement ? Ce sont des questions qu’on se pose tout le temps. Et aussi une grande génération de jeunes qui ne font pas vraiment partie de la Belgique, qui ne vont jamais être des Belges mais d’un autre côté ne pas être des Marocains non plus, ce choix identitaire, ce choix de quelle voie il faut suivre, c’est un truc qui est dans tous nos films. Le choix n’est pas toujours facile. 

On va parler de votre travail de manière plus générale. Vous êtes deux réalisateurs, ce qui n’est quand même pas très commun, comment travaillez-vous ?

Bilall Fallah :  C’est facile.  Tu as toujours quelqu’un avec qui tu peux parler. Mais on a toujours travaillé ensemble sans vraiment penser qu’on était un duo.  C’est quelque chose qui est devenu très organique, mais en même temps on a aussi une équipe. Notre cameraman est aussi un des réalisateurs du film, tout le monde dans l’équipe travaille bien en équipe et on symbolise ça. Entre lui et moi, Adil travaille plutôt le scénario, c’est lui qui vraiment commence le projet. On discute de l’idée d’un film mais lui commence le scénario. Après sur le tournage ça dépend, des fois je travaille plus le visuel, lui avec les acteurs, et dans le montage c’est moi qui suis vraiment dessus, c’est un peu le yin et le yang.  C’est une balance.

Adil El Arbi : Un équilibre.

Ça se passe bien, quoi. 

Bilall Fallah :  Après 3 films…

Adil El Arbi : Comme les Frères Dardenne version marocaine.

Qu’est-ce que ça vous a apporté le succès de "Black" ?

Bilall Fallah :  Ça a ouvert les portes d’Hollywood.  On a eu des projets à Hollywood, "Snowfall", des séries télévisées, aussi "Le Flic de Beverly Hills 4"… Ça a apporté beaucoup de succès mais aussi beaucoup de pression. 

Adil El Arbi : On en a toujours rêvé… quand on a étudié le cinéma à Bruxelles, même si on adore les frères Dardenne, ce ne sont pas leurs films qui nous ont donné envie.  Ouais, on va faire du cinoche !  C’est les gros films, c’est les films de Spielberg, de Scorsese, d’Oliver Stone, des films produits par Jerry Bruckheimer, des grosses machines américaines qu’on voit au cinéma, que le grand public va voir. C’est ce spectacle-là, c’est ce genre de films qui nous donnent envie, goût au cinéma en tout cas.  Et de pouvoir avoir l’opportunité d’aller là-bas, d’aller travailler pour une grande chaîne comme FX, et de faire un truc hollywoodien, c’est un rêve qui se réalise. Même si ça reste un système très difficile, on commence vraiment au plus bas niveau, t’es qu’une merde en fait, il faut trouver une centaine d’arguments pour chaque décision que tu prends. Alors qu’ici tu fais ce que tu veux. Mais bien sûr c’est différent, ce sont des budgets beaucoup plus grands, ce n’est pas subsidié comme en Belgique, il n’y a pas la liberté, ce qui est quelque part logique, et il faut faire ses preuves.  Ça reste toujours un rêve de pouvoir travailler, faire une série américaine. C’est une opportunité géniale, surtout que voilà, c’est après notre deuxième film qu’on a déjà la chance de faire ça.  La télévision, c’est maintenant un monde qui domine aux Etats-Unis, le cinéma beaucoup moins. Donc ça peut durer 3 ans, 5 ans, 10 ans.

Bilall Fallah :  Tout est possible.

Adil El Arbi : Il n’y a pas "Black Boss 3", on est en pourparlers.

Bilall Fallah :  On est en train de négocier.

Adil El Arbi : Mais si on veut, on peut vraiment aller là-bas et faire des séries télévisées parce que c’est là maintenant où il y a le plus de tunes, c’est là où il y a le plus de moyens. Et ça va vite, très vite.  C’est pour ça qu’on a déjà fait "Snowfall". 

Pour revenir à " Patser ", est-ce qu’il y a un aspect du tournage qui était plus compliqué qu’un autre ? On parlait de budget tout à l’heure…

Adil El Arbi : Le manque de flouze.  Le manque de pognon. 

Bilall Fallah :  Money, money.

Adil El Arbi : Parce que là-bas, "Snowfall" c’est un budget énorme, donc tout est réglé, tu peux avoir 150 figurants habillés en 1983, des quartiers où toutes les rues sont fermées, plein de voitures, y’a pas de problèmes. Tu n’as pas ça ici.  Tu dois être créatif.  Et nous on essaie quand même… si tu essaies de faire un truc hollywoodien, tu dois tourner 8 scènes sur 1 jour alors que normalement tu en fais 2 ou 3. Ce sont des scènes d’action donc c’est très compliqué, c’est très technique, donc c’est un chaos total.

Ça ne se voit pas.  La scène de la poursuite en voiture par les flics, qui se retourne sur le pont, on va dire bêtement que ça ne fait pas "film belge". Vous avez l’ambition de vos moyens.

Adil El Arbi : C’est grâce aux producteurs.  On a des producteurs qui sont dingues, qui mettent toute la tune dans les scènes, dans le film, et quand on leur demande si c’est possible. Ils disent oui.  Nous on se dit ok. 

Bilall Fallah :  C’est possible mais…

Adil El Arbi : D’accord. 

Bilall Fallah :  Mais juste une prise. 

Adil El Arbi : Oui, voilà.  Pas longtemps et tu dois faire encore un max de trucs le même jour. 

J’ai vu aussi que vous étiez dans la liste de Variety des 10 réalisateurs à suivre.  Ça va ?

Bilall Fallah :  C’est un grand honneur.  En même temps, c’est encore de la pression.

Ça doit être difficile parce que du coup, qu’est-ce que vous pouvez nous apporter pour la suite ?  Vous voulez vous dépasser pour votre futur projet ?

Adil El Arbi : On espère… c’est un honneur aussi mais on espère pouvoir faire un film américain en fait. C’est ça un peu l’ambition, parce que bien sûr les séries télévisées, c’est le futur aussi, aussi avec Netflix, mais pouvoir faire un grand film américain, ça reste toujours quelque part le rêve. Il y a encore une différence entre le cinéma et la télévision.  On espère que des trucs comme ça… Finalement sur le plateau même, tout le monde s’en branle. Etre dans le top 10 de Variety si tu foires, tu foires, même encore plus peut-être. Mais on espère qu’avec "Patser" on va avoir la chance de faire enfin un film américain. 

Qu’est-ce que vous voulez que le public retienne à la fin de "Patser" ? Que ce soit sur le film, sur votre travail, le travail des comédiens…

Adil El Arbi : Nous, on a fait un film avec des gens d’origine étrangère pour la plupart, le cinéma belge, surtout le cinéma flamand est blanc, il n’y a pas beaucoup de diversité, Anvers est très divers.  Bruxelles n’est pas blanc.  Bruxelles, Anvers, Gand, à la télévision, dans la fiction surtout, est très blanc.  J’espère que si les gens vont voir le film, ils vont voir qu’il y a des acteurs d’une autre origine.  Et que ça motive des gens qui sont d’origine marocaine ou africaine, n’importe quelle origine, d’aller jouer dans des films, de faire de l’art, d’aller derrière la caméra, et montrer aussi qu’il y a de la diversité à l’écran qui correspond à la diversité qu’il y a dans la vraie vie. C’est ça l’ambition avec tous nos films, en tout cas en Belgique. 

Bilall Fallah :  C’est lui qui le dit.  C’est exactement ça.