"By the name of Tania", entre fiction et documentaire

"By the name of Tania", entre fiction et documentaire
"By the name of Tania", entre fiction et documentaire - © Clin d'oeil

Avec "By the name of Tania", leur troisième collaboration, les réalisatrices Mary Jiménez et Bénédicte Liénard évoquent l'enfer de la prostitution au Pérou de manière audacieuse.

Pendant quelque 86 minutes, la voix d'une jeune fille nous guide. Son nom est Tania, et elle nous raconte son parcours, de son village natal, qu'elle veut quitter, jusqu'aux mines d'or péruviennes, où son corps est vendu contre son gré. Son histoire est similaire à celles de nombreuses jeunes femmes. Et pour cause : Tania, en soi, n'existe pas. Elle est la création de Mary Jiménez et Bénédicte Liénard qui se sont basées sur plusieurs témoignages donnés par de jeunes filles à la police pour former leur personnage. Désireuses de traduire les expériences de celles-ci par le cinéma, les réalisatrices ont tourné un film hybride, dans lequel elles évoquent ces vies bafouées par des moyens saisissants.

Ainsi, le film ne nous dévoile que des fragments de la dure existence de "Tania". C'est sa parole qui nous guide pendant tout le long-métrage, mais qui plus souvent nous perd. Mêlant passé et présent, méditation poétique et confession, ses propos décousus rendent compte du désordre de sa mémoire et de l'enfer qu'elle a vécu, à savoir surtout la prise de possession de son corps par d'autres.

Formant presque un contrepoint avec ses propos difficiles, les images éludent complètement cette violence, la tenant hors-champ, comme si le film refusait de prendre part aux supplices qu'elle a vécus. On y voit quelques jeunes filles péruviennes, dans des scènes de la vie quotidienne, presque banales, qui évoquent indirectement l'histoire de Tania. S'agit-il d'actrices jouant leur propre rôle ? Sont-elles les sujets du film ? Le film se garde bien de répondre à ces questions, oscillant entre documentaire et fiction.

L'esthétique du long-métrage joue également sur cette ambiguïté. Tantôt la caméra semble simplement capter le réel, tantôt certains plans témoignent d'un grand travail formel. Seule constance : une manière assez contemplative de filmer. Même lorsque la caméra est près des corps, tout paraît se dérouler à distance, et il est difficile de se sentir concerné par ce qui se passe à l'écran. Souvent opaque dans ses intentions, "By the name of Tania" exige beaucoup de son spectateur, au risque de le perdre.

À l'issue du long-métrage, c'est un sentiment de malaise qui domine, provoqué par l'horreur du récit, mais aussi par sa nature ambiguë. En se voulant porte-parole de toutes ces femmes, le film leur rend-il adéquatement justice ? Porte-t-il leur voix ? Ces questions, comme tant d'autres, resteront en suspens.