Tom Hanks et Aaron Eckhart, l'interview pour "Sully"

Dans "Sully", Clint Eastwood dresse le portrait d’un honnête homme plongé dans une situation paradoxale : d’un côté, célébré par les média et l’opinion publique, et de l’autre mis en question par une enquête qui risque de ruiner sa réputation et ses 40 ans de professionnalisme. Tom Hanks se glisse dans la peau de cet homme avec aisance, et Eastwood remplit à merveille, et sans temps mort (le film dure 1H35) son double objectif : réussir à la fois du grand spectacle et un film intimiste. 

L'interview intégrale de Tom Hanks et Aaron Eckhart :

Quand on joue un personnage historique, vous avez des livres, etc. mais ici vous avez le "vrai" Sully à vos côtés, est-ce que c’était perturbant ? ou bien est-ce que c’était utile ?

Tom Hanks : On ne sait jamais comment ça va se passer quand on rencontre quelqu’un dont on va jouer le personnage. Comment va-t-il réagir à tout ça ? Que va-t-il penser de gars comme nous qui arrivent et qui lui disent : " hey on va feindre ta vie pendant un an, et à partir de maintenant, on va être connectés comme des vieux potes ! "

Sully lui-même a été l’objet d’une telle attention, il a été idolâtré pour ce qu’il a fait. On lui a fait passer des interviews pour que tout le monde le voie et qu’il puisse raconter son histoire.

Et là, il vivait autre chose, où il devait laisser le contrôle à des gens comme Clint Eastwood et moi-même quand il a fallu à nouveau tout décrire. Il était méticuleux. Il avait des problèmes spécifiques avec le scénario, mais il y avait des solutions, ce n’était donc pas très grave.

Il était aussi très enclin à partager complètement son expérience avec moi. Quant à moi, je la découvrais pour la première fois. Je ne savais rien de l’enquête, je savais seulement qu’il avait fait amerrir l’avion. Que c’était super, que ça avait été un grand moment pour l’Amérique, que c’était un héros, le plus grand pilote de tous les temps ! C’était tout ce que je savais ! Mais avoir son ressenti sur le reste de l’expérience, son stress émotionnel, la pression, la peur que lui et Jeff Skiles ont eue par rapport à leur carrière, à cause de l’enquête, ça, c’était nouveau pour moi. Et il s’est vraiment ouvert sur la façon dont il a été rongé émotionnellement durant ces 15 mois.

Aaron, Jeff Skiles et Sully ne se connaissaient pas bien personnellement, c’était seulement des collègues et vous devez créer ce sentiment dans le cockpit. Je sais que Sully vous a proposé un vol en simulation, pourriez-vous expliquer cette expérience ?

Aaron Eckart : Tom et moi avons volé jusqu’à San Francisco, c’était en A320, donc, c’est l’exacte copie du cockpit dans lequel nous avons filmé, dans lequel Sully a volé, et ils avaient exactement le plan de vol. Donc, avec le simulateur, nous avons pu rouler sur la piste, décoller et monter jusqu’à 3000 pieds, nous avons vu les impacts des oiseaux, et nous avons eu la panne de courant, avec tous les lumières et les alertes qui s’éteignent, et nous avons prendre la décision de l’endroit où nous pourrions faire atterrir l’avion. Nous avions l’exact plan de vol, ce qui était très intéressant pour nous, parce que nous devions réagir aux collisions avec les oiseaux, notre corps a dû expérimenter ce que ça représentait physiquement, c’était un très bon entraînement, Sully était là pour nous accompagner dans l’expérience et il était là aussi pour nous apprendre à nous sentir à l’aise dans le cockpit, comment toucher les boutons, comment il fallait s’adresser l’un à l’autre, quand il ne fallait pas se parler, ce qui est tout aussi important, donc, un très bon entraînement. Et nous avions un A320 complet qui a été démonté, envoyé à Hollywood et réassemblé à l’intérieur du plan d’eau d’Universal, ce qui était impressionnant à voir ! Nous avions le cockpit complet à notre disposition pour une longue partie du film, ce qui nous a beaucoup aidés.

Tom, vous expliquez bien ce paradoxe, d’un côté pour la presse et le public, il est un héros, et de l’autre côté, le film montre cette enquête par les autorités. Quel est votre sentiment par rapport à ce paradoxe, comment cette enquête a-t-elle pu être faite ?

Tom Hanks : Sully m’a expliqué lui-même qu’il ne s’agissait pas d’un procès. On ne cherchait pas de méchants qui avaient fait quelque chose de mal ! Par contre, il s’agissait de rassembler les éléments pour comprendre ce qui s’était passé. La vérité, c’est que même si 155 passagers ont survécu, il y avait un avion à 150 millions de dollars qui a fini au fond de l’Hudson ! Leur travail, c’est de déterminer la cause de la perte de leur avion. Et s’il y avait la moindre chose que Skiles ou Sully avait faite ou pas faite, s’il y avait eu des erreurs de débutants ou des fautes professionnelles ou des choses faites de manière non méthodiques, ils auraient été officiellement tenus pour responsables en partie de la perte de l’avion.

La position de la NTSB (ndt : National Transportation Safety Board) est incroyable : ils ont dû consigner des choses du genre " Sully a perdu son stylo à billes, il est tombé de sa poche. " ou " Jeff Skiles a mangé une confiserie avant le vol, son taux de glycémie n’était donc pas approprié ". Il y a plein d’éléments qui auraient pu être interprétés comme étant la cause de l’accident. Excusez-moi… de l’atterrissage forcé, car ce n’est pas un accident. L’esprit " procès ", ce n’est pas leur travail. Et ça ne faisait pas partie de l’enquête.

C’est la première fois, dans votre longue carrière, que vous tournez avec Clint Eastwood, c’est un grand réalisateur, mais nous savons aussi en Europe que Clint était pour Donald Trump, et le mois dernier à Florence vous avez expliqué que ce n’était pas votre choix.. Avez-vous discuté politique sur le tournage ?

Tom Hanks : On a tourné il y a longtemps, on a tourné il y a environ un an… donc c’était avant tout ça ! Je connais beaucoup de gens qui ont voté pour Donald Trump. En Amérique, on vote pour qui on veut, on peut ne pas être d’accord… Mais non… un plateau de tournage est l’endroit le moins politique sur terre ! Personne ne discute d’autre chose que du boulot et tout le monde se congratule de ses compétences mutuelles en tant que réalisateurs. Mais si on partait sur d’autres terrains, on aurait certainement beaucoup de désaccords.

Sully explique bien qu’à Manhattan, après le 11 septembre, ce miracle a été bien utile, les gens avaient besoin d’un héros. Est-ce que vous pensez que les Etats-Unis ont besoin d’un héros de nos jours ?

Tom Hanks : Eh bien tout le monde a besoin de se sentir impliqué dans ce qu’on a : on veut faire confiance à nos institutions. Et parfois on mise tout dans une sorte d’industrie de la bravoure qui fait un maximum d’argent en diffusant des théories du complot, en rejetant la faute sur ceux qui ne l’ont pas commise. C’est facile de jeter la pierre et d’être enragé et de promouvoir la peur. A propos de cet avion qui a amerri dans ce fleuve, j’ai parlé à des gens qui l’ont vu de leurs fenêtres. J’ai un ami qui était dans sa voiture, sur la Henry Hudson Parkway, et il a vu cet avion voler trop bas, et ils ont tous pensé la même chose : "c’est une attaque terroriste. Cet avion va s’écraser sur des buildings. Des milliers de gens vont mourir. Ça va être un jour très sombre dans l’histoire du monde et en particulier de New York. " Ils ont attendu la fumée, les explosions, les sirènes. Et à la place de cela, ce fut un des meilleurs jours qu’ils pouvaient imaginer. Tout le monde était vivant, tout le monde remontait vers les quais. Les premiers secours arrivaient. Je pense que c’est significatif de beaucoup de choses. On voit quelque chose arriver et on imagine le pire du pire. Les apparences sont parfois trompeuses…

L'interview en version originale