Mon Jean Rochefort à moi

Jean Rochefort
Jean Rochefort - © ANNE-CHRISTINE POUJOULAT - AFP

Ça devait être en 1998. Ou en 1999. Je n'ai jamais été très bon avec les dates. On va dire que c'était en 98. J'avais 23 ans, et derrière moi deux années en réalisation en l'IAD. Enfin, j'avais surtout fait deux fois ma première année. Et la seule chose que j'avais réalisée durant ces deux années, c'est qu'on ne voulait plus de moi, et que je n'étais pas à ma place dans cette école. Je me souviendrai toujours des paroles d'un des profs, quand j'avais montré mon petit film de fin d'année, qui se voulait un tant soit peu amusant. "Oui, ok, c'est un film comique, mais si on enlève les gags, qu'est-ce qu'il reste ?" Ce qui est assez pertinent en soi, quand on y pense...

Toujours est-il qu'un camarade de classe, Ronald Lamette, était venu me trouver à l'issue de la projection en me disant qu'il avait bien aimé cette petite ânerie, et que si ça me disait, on pouvait essayer d'en écrire d'autres ensemble. Tu parles si ça me disait ! Sans que je le sache vraiment, ça allait être le début d'une longue amitié avec ce Ronald.

Et c'est ainsi que nous pondons notre premier scénario de court métrage. "La mort est un fonctionnaire comme les autres". L'histoire d'un vieux fonctionnaire de la mort blasé qui est là pour noter l'heure de votre décès, jusqu'au jour où une jeune fille ne meurt pas au moment prévu. Et en l'écrivant, un acteur s'impose tout de suite à nous. Jean Rochefort. Quitte à vouloir rêver grand, autant y aller à fond dans les étoiles.

Jean Rochefort, bon sang... Ronald et moi, on est dingues de lui. Il faut le voir dans "Cible émouvante", où il partage l'affiche avec Guillaume Depardieu et Marie Trintignant. Une petite merveille d'humour noir, où Jean Rochefort joue un tueur à gages du nom de Victor Meynard. Et une des meilleures présentations de personnage que je n’aie jamais vu.

On pourrait aussi vous parler pendant des heures du délirant "Qui êtes-vous Polly Maggo ?" de William Klein, un film sur le milieu de la mode impossible à raconter et qui ne ressemble à aucun autre.

Ou encore du film qui nous fait sans doute le plus rire dans toute sa filmo, "Courage, fuyons", de Yves Robert, où il joue Martin Belhomme (aah, ce nom), l'homme le plus lâche du monde, qui essaie de séduire Catherine Deneuve en endossant un blouson de cuir et une panoplie de courage qui ne lui correspond pas du tout. Un film qui regorge de scènes fendantes et de répliques grandioses, écrites par le toujours parfait Jean-Loup Dabadie.

Bref, c'est Jean Rochefort, quoi !

Et parfois, quand on se prend à rêver un peu trop... Le scénario de notre "fonctionnaire de la mort" terminé, nous apprenons que notre vénéré moustachu va venir jouer au Théâtre Royal de Namur dans la pièce "Art" de Yasmina Reza, aux côtés de Pierre Vaneck et Jean-Louis Trintignant.

Et qu'est-ce qu'on se dit ? Ben que c'est peut-être l'occasion de lui refiler notre scénario. On a parfois de ces inconsciences, je vous jure...

C'est ainsi que je me retrouve dans le bureau du directeur du Théâtre, Patrick Colpé, le scénario fraîchement relié sous le bras, la fébrilité au creux de mes lèvres tremblantes, à lui demander de remettre à Jean Rochefort nos quelques pages, en lui expliquant avec une sobriété rare que nos vies en dépendent. Et Patrick Colpé de gentiment accepter, en fermant poliment les yeux sur mon insistance nerveuse.

Le soir même, je vois la pièce. Jean Rochefort sur scène... Je tombe une fois encore amoureux de ce grand gaillard absolument impeccable dans sa douce folie, qui mime à la perfection la ruade d'un cheval pour exprimer la vexation de son personnage.

À la fin, je me précipite vers la sortie de secours. J'attends. Branchez-moi un électrocardiogramme et je vous explose la machine.

Il sort. Chapeau de feutre sur la tête. Élégant, comme toujours. Jean Rochefort, bordel ! Oui, cet homme prête au juron respectueux. Et là, mon cœur manque d'exploser. Sous son bras, il tient notre scénario. NOTRE SCÉNARIO EST EN CONTACT PHYSIQUE AVEC JEAN ROCHEFORT !

Je m'approche de lui. Me présente. Lui explique que je suis une des deux personnes qui a écrit ce petit truc qu'il a sous le bras. Sa voix retentit, chaleureuse et enjouée. "Aah ! Mais vous êtes un gamin !"

Je ne sais plus ce que je lui bafouille en retour, mais il me dit qu'il va lire le scénario au plus vite, et qu'il me recontactera dans la semaine.

Et là, sommet de mon égarement juvénile, je lui réponds que non. Qu'il doit le lire ce soir. Et m'appeler demain. Mais pourquoi ai-je dit cela, bon sang ? Pourquoi ??

Il marque un temps, surpris. Puis il me répond qu'il le fera, avant de s'en aller.

À présent seul, je me tape la tête sur les murs du théâtre, habitués qu'ils sont aux déferlements d'émotions exacerbées. "Mais pourquoi j'ai dit ça ? Mais pourquoi j'ai dit ça ?"

Je rentre chez moi. Enfin chez mes parents. La vie d'artiste... Je n'ai qu'une seule certitude à cet instant : Jean Rochefort ne me rappellera jamais après mon coup d'éclat...

Le lendemain matin. Je suis attablé face à mon ordinateur, cheveux au vent (euh...), en train d'écrire une petite merveille qui bouleversera le monde. Un monde qui se demandera alors comment il avait pu ne pas me remarquer jusque là.

Oui, en fait, non. En réalité, je suis aux toilettes. Toujours eu le chic pour les moments glamour, moi...

J'entends le téléphone sonner. Ma mère décroche. Sa voix s'arrête. Marque une hésitation. Puis elle sort du bureau et m'appelle. "Christophe ? C'est quelqu'un qui t'appelle de Rochefort".

Je me précipite sur le combiné. Oui, je suis vieux, il y avait des combinés à l'époque, arrêtez de m'interrompre, s'il vous plaît.

Et j'entends sa voix. "Bonjour ! C'est Rochefort ! Dites, mes petits chats, j'ai lu votre scénario. J'aime beaucoup. Je veux bien le faire". Je ne sais plus si ce furent ces mots exacts, car à ce moment-là, toutes les lettres fondirent (troisième personne du pluriel du passé simple de fondre) dans ma tête, tel un alphabet de pâtes dans un potage trop cuit.

Mais je me souviens très bien de son enthousiasme, et surtout de son "mes petits chats". Il me donna alors son adresse et son numéro de téléphone, pour convenir d'un rendez-vous lors de son prochain passage en Belgique.

Je ne vous raconte pas mon excitation quand j'ai appelé l'ami Ronald dans la foulée pour lui raconter tout ça. "Mes petits chats ? Il nous a appelés mes petits chats ?"

Par après, nous eûmes un autre échange téléphonique, où j'avais toujours du mal à aligner trois phrases cohérentes. Il nous avait dit qu'il descendrait à l'Hôtel Amigo, à Bruxelles. Nous lui avions répondu que nous viendrions avec des sombreros. Je me souviens qu'il avait eu l'amabilité d'en rire.

Au final, le rendez-vous tomba à l'eau, et Jean Rochefort nous dit de faire le court métrage sans lui, et qu'il nous rejoindrait volontiers pour notre premier long.

 

Quand la nouvelle de sa disparition est tombée il y a quelques jours, j'ai reçu un SMS de Ronald. "Les petits chats sont tristes".

Mais bizarrement, en repensant à tout cela, je ne le suis pas. Triste. Un petit chat, par contre... Car je me rends compte que ce bonhomme, pour lequel nous avons une admiration sans bornes, a été la première personne à lire nos élucubrations et à avoir la politesse de les trouver amusantes.

Et puis, je me dis qu'il me restera toujours "Tandem", "Le mari de la coiffeuse", "Le grand blond avec une chaussure noire", "Cible émouvante", "Un éléphant, ça trompe énormément", "Qui êtes-vous Polly Maggoo" ou encore "Courage, fuyons" pour continuer de partager des émotions avec ce grand foufou génial.

On a beaucoup dit à son décès qu'il était un gentleman. Pour moi, c'était plutôt un grand gamin espiègle qui revêtait des habits d'adulte distingué pour mieux faire ressortir son insolence. Il suffit de voir son œil rieur pour y voir briller la lueur de l'enfance.

C'est en tout cas comme je continuerai de penser à lui.

Mon Jean Rochefort à moi...
 

Christophe Bourdon