L'interview de Vincent Lindon pour "En Guerre"

Dans "En Guerre" de Stephane Brizé, Vincent Lindon incarne le rôle de Laurent Amédéo, porte-parole de 1100 salariés qui tentent de sauver leur emploi alors que la direction ferme l'usine pour laquelle ils travaillent, malgré les bénéfices records engrangée par celle-ci. 

Vincent Lindon, bonjour.

Bonjour.

 

Merci d’être avec nous pour nous parler de "En guerre", le nouveau film de Stéphane Brizé. Un film avec un sentiment d’urgence, une nécessité de parler, de montrer ça au cinéma aujourd’hui.

C'est plutôt une question pour le metteur en scène parce que les films sortent de la tête et du cœur des metteurs en scène. Après nous les acteurs on se les approprie, on les incarne. Ce n’est pas moi qui ai décidé de faire ce film par contre c’est moi qui ai décidé d’en faire partie immédiatement parce que c’est un sujet qui me touche particulièrement. Je fais ce métier pour ça aussi, et surtout. Je ne fais pas du cinéma pour faire rêver les gens, je peux faire du divertissement mais pas que. Si mon métier n’était que ça, ça ne me suffirait pas. Je pense que la culture en général, la peinture, la littérature, la musique, et le cinéma, le 7ème Art, sont des vecteurs d’informations qui sont extrêmement importants parce que quand ils sont bien faits, un grand livre, un grand film, ça éveille des consciences sous le couvercle de la fiction. Cela permet de prendre son temps et de raconter les choses dans leur profondeur, presque pédagogiquement. Les news en deux minutes qu’on voit à la télévision, qu’on entend à la radio, les articles qu’on lit dans les journaux, ce sont des condensés. C’est souvent la même chose qui tourne tout le temps, mais d’où ça part, leur source, où ça va, leur aboutissement ?

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L'interview de Vincent Lindon pour "En Guerre" © Tous droits réservés

Stéphane Brizé, le metteur en scène a eu une impulsion le jour où il y a eu l’événement avec le DRH de Air France qui s'est fait déchirer sa chemise par des employés. Evidemment que c’est épouvantable de se faire déchirer sa chemise, évidemment que ça a été très violent pour lui, évidemment que c’est un travailleur lui aussi qui fait son travail, quelques fois même cyniquement et contre son gré, mais voilà, il est payé pour ça, son boulot c’est de s’opposer, de nettoyer, de mettre des gens au chômage parce que les intérêts des actionnaires ne sont pas assez importants, que la marge doit être augmentée. Mais ça a été très vite décrit comme : regardez ces sauvages qui se sont attaqués à ce pauvre monsieur. C’est trop facile. Alors Stéphane m’a dit qu'il voulait faire un film sur ce qu’il a fallu faire endurer à ces gens pour qu’ils en arrivent là. Qu’est-ce qu’il faut faire à des êtres humains pour qu’ils perdent leur sang-froid au point d’agresser un DRH à Air France. C’est ça qui est intéressant, on ne le voit jamais dans les news pour la simple et bonne raison que les journalistes ne sont pas là à ce moment-là. Je n'attaque pas du tout les médias, je dis juste qu'ils sont comme les ambulances, c’est rare qu’elles arrivent avant qu’il y ait un accident. Les médias arrivent quand il y a l’accident.

Ce que Stéphane Brizé veut montrer c’est comment on arrive à l’accident, qu’est-ce qui provoque l’accident. Le personnage le dit dans le film, tout d’un coup il dit au patron de l’industrie : vous allez faire quoi de ces gens ? On fait quoi des gens ? On ne fait pas n’importe quoi avec les gens. Vous avez donné une parole et vous ne la tenez pas. Vous les avez trahis. Ils sont sans défense. A travers ce film on apprend aussi beaucoup de choses qu’on sait de loin. C'est bien que les gens voient le film, ils vont comprendre plein de choses. Moi j’avais oublié qu’on pouvait fermer une entreprise quand on le souhaite. J’avais oublié qu’on peut refuser tout repreneur potentiel en inventant ou en prétextant n’importe quelle excuse parce qu’on n’a pas envie que cette personne reprenne l’usine parce que tout d’un coup ça va faire de la concurrence. Tout ça je ne le sais plus. Quand on dit qu’une usine n’est pas compétitive alors qu’elle a fait 18 millions de bénéfices l’année d’avant, c’est pas le vrai mot. Elle n’est pas "pas compétitive", les actionnaires trouvent que leur marge n’est pas assez grosse. Ils sont très gros et ils veulent devenir obèses, quitte à faire maigrir les autres. C’est ça les vraies raisons. Les capitalistes, les patrons, les puissants inventent des mots absolument incroyables. Ils ont inventé le mot " charges ". : ils ont des charges patronales. Des charges, c’est extrêmement lourd, mais nous quand on paie des impôts, ça s’appelle des impôts. Non ce sont des charges ! Moi aussi j’ai des charges. J’ai des charges imposables. C’est génial d’avoir inventé ce mot " charges ". Pour eux ce sont des charges, nous, c’est normal. C’est tout un langage incroyable : compétitivité, charges... ce sont de faux mots. Et personne ne les relève jamais. Sauf les experts qui s’y connaissent et qui se penchent là-dessus comme vous qui m’avez dit que vous vous étiez énormément penchée sur le problème.  

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L'interview de Vincent Lindon pour "En Guerre" © Tous droits réservés

Quand le quidam dans la rue va voir le film, il va comprendre beaucoup de choses sur la façon dont les plus forts s’y prennent pour écraser les plus faibles. C’est beaucoup plus complexe que ça parce que quand on écoute bien, chaque personne du film a quelque chose d'intéressant à dire. Vous écoutez le patron parler, vous vous dites que c’est intéressant ce qu’il dit, qu'il faut l'entendre quand même, qu'on comprend son raisonnement, et puis après il y a le DRH qui prend la parole, et on se dit que c’est intéressant aussi ce que le DRH dit. Qu'il s'agit de gens intelligents. Après on écoute le syndicaliste et la conclusion c'est que lui aussi c’est intéressant ce qu’il dit, qu'il faut l’entendre… Le problème c’est que le monde est complexe, on a à faire à des gens qui sont politisés, intelligents, qui ont une dialectique, des raisonnements, des raisons, qui savent les expliquer. C'est la force du film. Ce n’est pas un film qui prend parti. Ce n’est pas un film qui montre des salauds de patrons et des gentils ouvriers. C’est un film où le metteur en scène donne un état des faits. Les convaincus restent convaincus, ce qu’il faut essayer de convaincre ce sont les non convaincus.

 

Je vous remercie Vincent, en espérant que les non convaincus aillent voir le film aussi évidemment.

Surtout !

 

Surtout ! Parce qu’il y en a davantage que des convaincus.