L’interview de Mads Mikkelsen pour "Drunk"

Mads Mikkelsen nous offre dans "Drunk", une composition remarquable d’un professeur d’histoire dans un lycée, effacé, et éteint, qui va se livrer à une expérience dangereuse avec l’alcool pour retrouver l’enthousiasme au travail.

En se basant sur une théorie ouvertement provocante, le réalisateur Thomas Vinterberg s’interroge à la fois sur la fascination qu’opère l’alcool dans la culture populaire et les ravages que provoquent ses excès. Le film est traversé par une vitalité incroyable, qui ressemble à l’énergie du désespoir, car le cinéaste a perdu sa fille cadette dans un accident de voiture à quelques jours du début du tournage. "Drunk", bien plus qu’un démonstratif film à thèse, est devenu une sorte de cri de survie. C’est sans doute un de ses films les plus forts et les plus troublants.

L’interview intégrale de Mads Mikkelsen (en version originale)

la traduction

Première question, quelle a été votre réaction quand vous avez découvert cette théorie sur le manque d’alcool dans notre sang quand nous commençons notre vie ?

Mads Mikkelsen : eh bien, pourquoi personne n’en avait jamais parlé avant ? En fait, nous pouvons tous le reconnaître, on ne parle pas d’être saoul, mais d’être dans une "zone" : vous jouez aux fléchettes après avoir bu 2 bières, et tout est parfait ! Mais après 7 bières, vous ne touchez même plus le tableau… et après plus de bières, vous n’avez même plus envie de jouer ! Donc, il y a quelque chose de magique à propos de ces "2 bières" qui vont échauffer la conversation, libérer la parole avec d’autres personnes, il y a quelque chose dont tout le monde peut se souvenir avec plaisir.

Comment pouvez-vous décrire votre personnage ? Il est déprimé, timide, et tellement triste au début de l’histoire ? Quel est son passé, selon vous ?

Non, je pense qu’il est un peu comme beaucoup d’entre nous, il a un travail qu’il a toujours souhaité exercer, et il est très bon dans ce travail, il a une femme et des enfants merveilleux. Mais soudain, il a l’impression que tous ses rêves ont pris le train et l’ont quitté, et il les regarde partir en restant sur le quai. Et il ne s’en était pas rendu compte jusqu’au moment où il prend ce verre avec ses amis, et il a cette prise de conscience qu’il n’a jamais rien fait de sa vie ! et pourquoi ne l’a-t-il pas fait ?

Pour un acteur, c’est toujours un challenge de jouer l’ivresse, il faut trouver le bon équilibre et ne pas surjouer cet état. Comment l’avez-vous trouvé ?

Normalement, on dit qu’un acteur pour jouer l’ivresse doit justement ne pas avoir l’air d’être saoul, et d’essayer très fort de ne pas en faire trop. Ça signifie que les mouvements doivent être un peu plus raides, un peu plus lents, et on se rend que quelque chose ne va pas. Mais dans notre cas, nous devions aller au niveau suivant, le niveau "Charlie Chaplin", le niveau de folie ! Et nous avons regardé beaucoup de vidéos, plus particulièrement des vidéos russes, avec des gens extrêmement saouls et nous avons vu à quel point c’était fou ! et nous nous sommes regardés, et nous nous sommes dit : ok, on peut y arriver !

Le scénario est vraiment intéressant, parce que ça commence presque comme une justification de l’alcool, et ça devient presque une histoire moralisatrice…

Je ne pense pas qu’il y ait une morale dans cette histoire, je pense que nous essayons autant que nous pouvons de ne pas être moralisateur, et nous essayons également de ne pas faire l’éloge de l’alcool. En fait, nous essayons de découvrir quelle est la vérité dans ce 0,5 gr/litre d’alcool, pourquoi nous sommes aussi fascinés par cela, pourquoi pendant des milliers d’années toutes les cultures ont fait la même chose… et nous savons qu’il y a un côté obscur, très obscur dans l’alcool, comme il y a un beau côté également. Donc, je pense qu’avec nos personnages, nous avons testé les deux côtés de la question. La seule morale de cette histoire, est que vous devez profiter des bons moments, et profiter de la vie.

Ce n’est pas un secret, Thomas Vinterberg a perdu sa fille tout juste avant le tournage, et à l’origine, elle avait un rôle dans ce film… Comment a-t-il réussi à faire ce film ? Était-ce une forme de thérapie pour lui ?

Non, je ne pense pas que c’était une thérapie pour lui, je pense que c’était une mission. Ça a été un désastre total pour lui, plus rien n’avait d’importance pour lui. Mais cette histoire était basée beaucoup sur elle, son école, les histoires qu’elle avait racontées à son père, elle jouait un rôle dedans. Donc, il avait envie de continuer et de modifier légèrement le film pendant que nous le tournions. Je pense que c’est devenu maintenant plus un hommage à la vie que ça ne l’était dans le scénario. Et nous n’en avons pas beaucoup parlé, mais c’est devenu comme cela. Elle est apparue comme une belle énergie dans toutes les scènes, c’est devenu une apologie de la vie plutôt qu’une théorie sur l’alcoolisme.

Dernière question, sur un plan personnel, avec ce drame, avez-vous ressenti plus de responsabilités à propos de ce film ? Pour le soutenir, dans un travail d’équipe ?

D’une certaine manière, le film n’était plus si important. C’était quelque chose de plus important que le film. Le prix était plus dur à payer, dans ces circonstances, mais le but était qu’elle soit fière du résultat, je pense.