L'interview de Christian Clavier pour "A bras ouverts"

Après le succès phénoménal de "Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?" en 2014, Christian Clavier partage à nouveau l’affiche avec Ary Abittan sous la caméra de Philippe de Chauveron. Il est à nouveau question de préjugés dans cette comédie où une famille bourgeoise se voit contrainte d’accueillir chez elle une famille de la communauté rom. Sur un sujet sensible, le film ne semble pas faire l’unanimité auprès de la critique et particulièrement en France où il suscite la polémique.

Interview

C’est un honneur, un vrai plaisir de vous accueillir en Belgique.  On a devant nous 30 ans de comédie française incarnée, donc c’est quand même un vrai plaisir, d’autant que vous venez avec un film sur lequel il y a plein de choses à dire. On va devoir parler de votre personnage, je vous comparais à Bernard-Henry Levy mais vous n’êtes pas tout à fait d’accord.

Christian Clavier : Ce n’est pas que je ne suis pas tout à fait d’accord, c’est une comédie écrite par les auteurs de "Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?", je jouais dans ce film un notaire assez conservateur de la région des Pays de la Loire et là je joue un personnage qui est un professeur d’université, qui écrit des livres, qui est un leader d’opinions, qui vit dans le 5ème, 6ème, 7ème Arrondissement à Paris. Il partage sa vie avec une héritière qui a beaucoup d’argent, c’est donc un privilégié, un privilégié d’une gauche progressiste ou de "la Gauche caviar" si vous voulez.  Après, il a un look très étudié quand il passe à la télévision, le film commence sur un débat où il est poussé dans ses retranchements par un journaliste tout à fait à l’opposé de ses opinions, qui critique son dernier bouquin "A bras ouverts", le livre que mon personnage a écrit et dans lequel il propose grosso modo d’accueillir tout le monde à bras ouverts. Le journaliste lui dit : " Si vous êtes si sincère que ça et si vous pensez ça, pourquoi vous n’accueillez pas les gens chez vous ? ".  Et le soir même, une famille de Roms arrive, avec à sa tête le personnage joué par Ary Abittan qui s’appelle Babik. Il vient en disant : " Je suis ravi que vous nous accueillez chez vous ". Et il les accueille. Je ne suis pas sûr que Claude Verneuil l’aurait fait.  C’est-à-dire que le personnage est pris dans ses contradictions, mais il a quand même des convictions qui fait qu’il le fait.  Alors il est à moitié sincère parce qu’il pense que ça va peut-être l’aider à vendre ses bouquins, et en même temps il le fait… Ensuite, on part dans une comédie qui devient délirante et la plus marrante possible par rapport à ça. Alors quand je vous disais Bernard-Henry Levy non, parce qu’il y a une nuance. Beaucoup de personnalités qui sont des penseurs ou des leaders d’opinions, ou des journalistes, ce sont des gens qui ont des choses très intéressantes à dire mais qui sont aussi des grands communicants. Vous le voyez parce qu’ils sont toujours habillés de la même manière, toujours la même coupe de cheveux, ils ont toujours les mêmes lunettes, et en fait vous pensez que le look et l’apparence deviennent presque plus importants que ce qu’ils ont à dire.  Et c’est de ça dont on s’amuse.  Alors Bernard-Henry Levy, ça serait réducteur que ça soit simplement lui et puis surtout ça ne serait pas un film sur lui, ça ne serait pas du tout juste.

Est-ce qu’on s’amuse plus de votre personnage et de cette gauche bien-pensante, un peu bobo, ou on s’amuse plus des Roms dans le film ?

On s’amuse des deux mais on s’amuse surtout de ce personnage-là parce que c’est un donneur de leçons. Ce sont des gens qui donnent des leçons tous les jours, en permanence, et qui ne suivent pas les leçons qu’ils préconisent pour les autres.  Donc, il est amusant parce qu’il est pris dans sa contradiction. Alors après les Roms c’est très intéressant aussi, parce qu’ils sont amusants, ils sont vrais. On a cherché l’authenticité partout.  La sincérité, l’authenticité, pas la caricature. On est dans une vraie situation avec un choc de deux mondes, de deux cultures, dont il va sortir quelque chose d’inattendu et de plutôt très positif, comme était d’ailleurs "Le Bon Dieu", qui était très positif sur le mariage mixte alors que le personnage était totalement contre, il était absolument allergique à tout ça. Là c’est différent.  Ce sont des gens qui sont… Ils doivent suivre leurs principes. Leur fils, le fils du couple, leur dit exactement ce qu’ils étaient quand ils avaient 20 ans.  Le fils croit et est complètement sincère dans quelque chose de très ouvert et les parents ne le sont plus vraiment puisqu’ils ont une vie de privilégiés, ils sont déconnectés du reste de la population. C’est ça qui est amusant. 

C’est un film qui est très amusant, vous l’avez dit, vous avez raison, mais c’est aussi un film au thème assez osé, car on parle d’une communauté qu’on caricature, et j’ai l’impression qu’aujourd’hui, ce n’est pas forcément très bien vu.

Non, on ne la caricature pas !  C’est-à-dire qu’on a tourné avec des Roms et avec des Roumains, à chaque fois qu’il y avait quelque chose qui ne semblait pas juste ou pas vrai, ils nous corrigeaient ou on leur demandait de nous corriger, donc on a été dans l’authenticité la plus totale. Quand on a fait, à la fin du film, on est dans une communauté rom et dans un village rom à 100 km de Bucarest, nos personnages se fondaient complètement dans la communauté. Donc, elle n’est pas caricaturée.  Elle est telle qu’elle doit être sauf qu’il y a une confrontation de deux mondes qui est tout à fait intéressante parce qu’il y a des grosses différences et c’est ça qui est amusant. 

Ça, j’entends bien, je suis d’accord avec vous, mais dans un contexte politique un peu particulier en France, où en plus j’ai l’impression qu’on ne peut plus rire de tout, on ne peut pas rire des communautés par exemple, le film ne va-t-il pas avoir une image sulfureuse avant la sortie ?

Ça, je ne sais pas.

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Christian Clavier et Ary Abittan © DR

Vous avez eu un peu le même genre de problème avec le film précédent, "Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?", il y a eu une petite polémique…

Oui, mais quand "Le Bon Dieu" est repassé à la télévision il y a deux mois, plus personne n’a de doute sur le fait que le film était extraordinairement favorable aux mariages mixtes.  Là, je pense que la même chose se produira.  D’ailleurs, il y avait des gens qui nous avaient reproché deux choses complètement contradictoires sur "Le Bon Dieu".  Certains disaient que c’était sulfureux et d’autres nous disaient : " Vous présentez une image fantasmée, qui n’existe pas, de la France, elle est beaucoup plus dure et plus antagoniste que ce que vous voulez bien dire ".  Là, ça sera pareil.  On va nous dire : " D’un côté vous stigmatisez les uns ", et de l’autre côté on dira : " Mais enfin c’est invraisemblable, vous dites qu’on peut s’entendre avec tout le monde alors que ce n’est pas vrai ".  Je crois qu’on est hors du champ politique, c’est ça qui est bien, on est dans un film, une comédie pure pour vous amuser, grand public, et chacun peut en penser ce qu’il veut, mais ce n’est pas un film politique. 

Même s’il va sortir dans une période politiquement très importante en France, un mois avant les élections, est-ce que vous pensez que ça peut avoir un impact sur le débat politique ?

Non !  Bien sûr que non, mais il faut bien se distraire, il faut bien se détendre.  Et que dans ce contexte politique lourd, particulièrement en France, c’est tout à fait bienvenu d’avoir une soirée où on va se détendre et rigoler. 

Il y a quand même une phrase qui est juste, drôle, mais en même temps aussi sévère, votre personnage dit dans le film que la France est un vieux pays parfois raciste.  Vous pensez que c’est vrai ?

C’est ce qu’il dit lui, le personnage. 

C’est ce que le personnage dit, oui.

C’est ce que dit le personnage parce qu’il donne beaucoup de leçons à tout le monde.  Moi, je ne le pense pas.  Et je pense que c’est une des contradictions du personnage.  En fait, il est très justement dans la dénonciation, et je pense qu’il a des tendances au refus des autres.  Donc, il y a des attitudes qui peuvent passer pour ça.  Mais je ne pense pas que les gens soient dans le fond racistes.

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Christian Clavier et Elsa Zylberstein © DR

Et au cinéma on peut rire de tout aujourd’hui ?  Même d’une communauté qui n’est pas forcément bien accueillie, ni en France, ni en Belgique d’ailleurs.  La communauté Rom. 

C’est de la situation dont on rit.  Ce n’est pas de la communauté. C’est pour ça que je vous reprends parce que je ne pense pas que ça soit juste comme description.  On ne fait pas un film sur les Roms.  On fait un film sur la confrontation entre quelqu’un de " la gauche caviar " qui se retrouve, parce qu’il se prend les pieds dans le tapis dans une émission de communication pure, pour vendre un livre qu’il ne vendait plus, à recevoir une communauté Rom chez lui.  Et c’est cette confrontation qu’on vit ici en Belgique, en France et ailleurs en Europe dont nous parlons.  Mais ce n’est pas de la communauté Rom.  Kusturica l’a fait parfaitement bien.  Et d’autres l’auraient fait.  Donc, ce n’est pas ça le sujet.

Vous le défendez bien en tout cas.  Je ne vais pas vous le cacher, on a posé plein de questions sur vous au réalisateur et aux autres acteurs, ils nous disent tous à quel point vous êtes professionnel, quand vous arrivez sur une scène vous connaissez évidemment votre rôle mais aussi celui des autres acteurs.  C’est vrai ? Vous êtes à ce point plongé… vous connaissez tout par cœur ?

C’est la moindre des choses. 

Ça n’a pas l’air si évident pour eux de rencontrer quelqu’un comme vous.

Moi, j’aime beaucoup travailler avant, et donc quand vous connaissez très bien votre rôle, vous connaissez le rôle des autres automatiquement parce que c’est un dialogue permanent, les scripts. Je trouve que c’est très important pour avoir sa liberté de jeu, pour improviser et amener des choses en plus d’avoir beaucoup travaillé auparavant.  Ça me semble normal.  Ça ne me semble pas extraordinaire.

Vous n’avez plus 25 ans depuis 5, 10 ans, en gros, vous jouez maintenant des rôles un peu différents, des personnages plus âgés…

Je n’ai plus 25 ans depuis 40 ans. Vous voyez, ça ne fait pas mal (rires).

Vous jouez maintenant des rôles un peu différents, évidemment plus âgés et j’ai l’impression que vous vous sentez vraiment bien aussi dans ces personnages ?

J’ai eu de la chance avec ce que m’a écrit Guy Laurent et Philippe de Chauveron dans "Le Bon Dieu", parce qu’ils m’ont fait passer justement dans la catégorie des personnages de mon âge mais qui sont drôles aussi.  Et donc ça me permet d’avoir cette dernière partie de carrière, dans lesquels je colle bien au personnage comme j’ai bien collé au personnage du médecin des "Bronzés" il y a longtemps.

Et vous le vivez assez bien ? Vous vous sentez bien dans ces personnages ?

J’aurais tort de ne pas le vivre bien.  Ça me permet de beaucoup tourner, de beaucoup m’amuser, avec toute une génération de jeunes talents qui m’apportent et qui m’amènent vers le ton d’aujourd’hui.

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A bras ouverts © DR

Vous avez vu une vraie différence dans la manière de traiter la comédie au cinéma ?  Est-ce que c’est si différent qu’à vos débuts ?

Ah oui ça bouge.  Le rythme est différent, la façon de filmer, les caméras ne sont plus les mêmes.  Les scripts non, on reste sur des fondamentaux.  Tout ne change pas mais il y a des choses qui changent. 

Les fondamentaux c’est quoi ?  C’est un point de départ pour une comédie comme celui-ci ?

Le point de départ fondamental, c’est la sincérité.  La sincérité amène l’authenticité, c’est-à-dire aimer ses personnages.  Moi j’aime beaucoup le personnage de Fougerole, comme j’aimais le personnage de Claude Verneuil, comme j’ai aimé Jérôme des "Bronzés", comme j’ai aimé le personnage de Jacquouille la Fripouille, et comme je pense qu’Ary Abittan aime Babik, son personnage de chef de famille rom. Je crois que c’est très important, on évite la caricature ou la moquerie à partir du moment où on est complètement sincère.  Plus vous êtes sincère, plus vous arrivez à donner la drôlerie et parfois le ridicule des personnages.  C’est ça qui vous fait rire, mais ce n’est jamais en mauvaise part. 

Est-ce que c’est un choix de carrière conscient ?  Parce que c’est vrai que si on passe en revue tous vos personnages, ce sont des personnages dont on peut rire, mais par ailleurs, on est tout le temps attaché à eux même s’ils ont des défauts parfois très sévères. Vous le faites exprès ou c’est un pur hasard ?

Non, c’est ce que je viens de vous expliquer, c’est-à-dire que je ne connais pas une autre manière de travailler.  J’ai été formé comme ça, je joue les personnages… Le cinéma, il faut " être ".  Si vous interprétez Richard III, vous allez être Richard III.  Avec ses défauts et avec… C’est très curieux parce que ce genre de questions-là on les pose toujours aux acteurs de comédie, jamais aux acteurs dramatiques. 

Ce n’est pas vrai !

Ah si !  Je vous le dis !  On ne les pose jamais.  Réfléchissez bien, vous n’allez pas poser la question à quelqu’un qui interprète un assassin pour savoir s’il le fait exprès ou s’il est conscient de…  Comme on amène le ridicule dans les personnages, parce que c’est ça la manière de faire rire, parce que moi je trouve que l’humanité est énormément dans ses défauts, donc je les regarde, mais si vous êtes sincère, évidemment ça va avec de l’empathie, si vous mettez de la distance, vous ne faites que vous moquer du personnage que vous jouez.  A ce moment-là, il n’est pas bon.  De la même manière que si vous jouez un assassin, un chef d’état ou un truc comme ça et que vous n’êtes pas profondément attaché à ce qu’il est, vous allez faire une distance, une caricature, quelque chose de très plaqué.

Ce n’est pas exactement ce que je voulais dire, je pensais que vous, volontairement peut-être, vous choisissez des personnages qui sont profondément sympathiques, même s’ils ont des défauts, ou si c’est vous en tant qu’acteur qui transformez ces personnages et qui créez une empathie avec le spectateur.  C’était plutôt ça.

À partir du moment où vous jouez sincèrement, vous créez une empathie avec le spectateur.  Ça c’est vous qui l’amenez.  Automatiquement. 

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Christian Clavier © VALERY HACHE - AFP

Dernière question, la plus assassine de toutes, vous êtes prêt ?  Elle est sanglante.  Vous êtes prêt, hein?  Elle est violente.  Quand est-ce que vous accueillez une famille Rom chez vous ?

Le plus tôt possible. 

C’est vrai ?  On peut avoir votre adresse ?

Bien sûr.

Vous la donnerez hors antenne.

Oui, 2 Allée des Roses à Bruxelles, Uccle. (*)

Sincèrement, vous le feriez ?  Ou vous pensez que ce n’est pas nécessaire ? 

Je pense que ce n’est pas nécessaire mais… Ah encore que, s’ils sont complètement dans le besoin et que les gens viennent sonner chez vous pourquoi pas.  Vous ne pouvez pas laisser tomber des gens qui sont en vraie difficulté. 

Bonne réponse.  Merci beaucoup Monsieur Clavier.  C’était un plaisir. 

(*) Ndr Ce n'est évidemment pas une adresse existante, mais une déclinaison belge de l'adresse du personnage dans le film