L'interview d'Omar Sy pour Chocolat

Omar Sy
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Omar Sy - © JUSTIN TALLIS - AFP

Hugues Dayez a rencontré l'acteur pour son rôle dans le film "Chocolat" réalisé par Roschdy Zem.

Hugues Dayez : Omar Sy, pour certains films, on sait bien que le casting est un peu interchangeable : si on ne prend pas untel, c’est pas grave, on va demander à untel. Ici, dans " Chocolat ", clairement le projet ne pouvait exister que si vous acceptiez, parce qu’il n’y a pas 45 acteurs de votre calibre qui pouvaient jouer ce rôle…

Omar Sy : C’est gentil déjà ! Belle introduction !

Est-ce que vous avez tout de suite été convaincu ? Ou bien vous vous êtes dit : "Wouaw ! C’est quand même pas évident, il y a beaucoup de numéros de cirque, c’est un film d’époque …" Est-ce que votre enthousiasme a été immédiat ?

Ce qui est intéressant dans votre question, c’est que, effectivement j’ai dit oui, et que l’enthousiasme était immédiat. Mais pour toutes les raisons qui, pour vous, auraient pu être les raisons qui m’auraient fait dire non. C’est-à-dire que c’est un film d’époque, ça va être difficile, il y a beaucoup de choses à faire, il y a beaucoup de choses à montrer en tant qu’acteur, mais tout ça c’était pas des contraintes, au contraire. C’était des motivations pour accepter le rôle, parce que je crois que c’était c’était le moment pour moi d’essayer de montrer autre chose en tant qu’acteur…

Il y a tellement de choses dans le parcours de Rafaël Padilla ! Mais surtout, il y avait aussi l’envie de raconter cette histoire, parce que quand on m’a parlé de ce clown que je ne connaissais pas, il y avait une forme de culpabilité. Je me suis dit : "Mais comment ça se fait que je ne connaisse pas ce mec ?" Il a existé il y a 100 ans, c’était une star à son époque, et on n’en a jamais entendu parler. D’autant plus que je suis un héritier de ce clown puisque avec Footit, ils sont tous deux les créateurs du principe du clown blanc et de l’Auguste. Donc ça va de Footitt à Chocolat, ça va jusqu’à Omar et Fred. Donc je suis un héritier direct de ça. Donc, c’est en ce sens-là qu’il y avait une forme de culpabilité ; celle de me dire " Mais comment j’ai pu ne pas savoir d’où ça venait ? " Donc il y avait aussi l’envie de raconter cette histoire, qu’on se rappelle de lui et faire en sorte qu’il n’ait pas fait tout ça pour rien, tout simplement.

Et puis après, il y avait le challenge : oui, l’époque, c’était Paris à la Belle Epoque, c’est le grand Paris, avec ses costumes, le décor… tout ça c’était une opportunité pour moi parce qu’il n’y a pas beaucoup de films d’époque où je vais pouvoir jouer. C’était une rare occasion pour moi de pouvoir jouer un personnage qui évolue en 1900. Ça aussi, c’était une motivation. Et puis toute la partie cirque ; pour un acteur c’est quand même assez sympa, surtout quand on aime la comédie, qu’on fait du comique. Faire du clown c’est quand même l’essence de tout ça. En plus là, on avait la chance d’avoir James qui lui, est un vrai circassien. Il a ça en héritage, il a grandi là-dedans, c’ est un artiste formidable qui fait évoluer ça en permanence. Roschdy lui avait confié la chorégraphie en gros des numéros déjà existants et on s’est enfermés quatre semaines pour travailler ça. Donc oui, j’ai appris à bouger différemment, à faire autre chose de mon corps et en même temps on a appris à être un duo, on a travaillé ensemble comme ça très rapidement. Il fallait qu’on fasse connaissance, qu’on soit un duo pendant ces quatre semaines et c’est je crois, ce qu’on a réussi à faire. Parce qu’au moment où on est passé à l’action, quand on a fait les numéros pour le film, eh bien, on avait ce plaisir à jouer ensemble, on avait ce truc dans l’œil, on se disait : " Tiens, je vais te surprendre, mais sans foutre le numéro en l’air, et c’est parce que j’ai suffisamment confiance pour que tu me suives. Donc c’était assez jouissif.

J’ai vu James Thierrée sur scène, dans ses propres spectacles, on sent une maîtrise…

Totale.

Hallucinante. Est-ce que vous n’êtes pas arrivé comme un petit garçon par rapport à ce type qui justement maîtrise tout ? Est-ce que vous n’avez pas eu un peu le trac ? Le résultat à l’écran est là, il y a une alchimie, mais, est-ce que vous n’aviez pas l’impression qu’il avait deux tours de stade d’avance ?

Il avait bien plus d’avance que ça ! C’est un art qu’il maîtrise totalement, et moi je n’y connais rien. Donc moi, j’arrive avec mes bases, j’arrive avec ma matière. Mais on ne se pose pas ces questions-là quand on y va, sinon il ne faut pas y aller. Je n’avais pas le choix, il fallait y arriver, il fallait arriver à quelque chose. Mais j’avais confiance parce que, et de une, j’avais très envie, et de deux, James est suffisamment talentueux pour être contagieux. Et puis il est tellement enthousiaste, il aime tellement ce qu’il fait qu’il a réussi à partager des choses avec moi. Il a réussi à me transmettre des choses. Et puis, c’était aussi un travail à deux donc c’était moins compliqué. A partir du moment où il n’y a pas un rapport de prof à élève, ça va plus vite, il y avait un échange. Et c’est comme ça aussi que le duo peut exister. S’il y a juste un prof et un élève ça n’a pas d’intérêt, même pour le film, même pour nous, ça ne peut pas avoir cette épaisseur-là. Donc effectivement j’arrivais sans rien, les mains dans les poches si on peut dire, mais je n’avais pas de craintes, parce que j’en avais très envie.

Il y a les numéros de cirque qui sont vraiment la matrice du film, mais évidemment il y a le destin de Chocolat. Alors Chocolat est-il victime de l’époque…

De cette époque, oui.

De cette espèce de racisme rampant, mais est-ce qu’il n’est pas aussi victime de lui-même ?

Il est victime de lui-même parce qu’il est victime de sa condition ; il vit dans un Paris où il est l’un des rares Noirs. C’est d’ailleurs le seul Noir de la scène parisienne, et il est accepté et célèbre pour un type, pour une fonction bien précise. Donc ça, ça fait de lui une victime de quelque chose mais en même temps une victime de lui-même. Comme nous tous, on est victime de nos démons, de nos faiblesses et c’est en ça justement que je trouve le film intéressant et pas justement victimaire. On n’a pas voulu faire de Chocolat une victime seulement de sa condition, on a voulu aussi le regarder comme un artiste et comme l’ homme, qu’il était. Un homme, un artiste, qui, au-delà de sa condition, de l’époque, a ses propres luttes internes. Qu’est-ce que je fais de ce succès ? Comment je le vis,… la drogue, les femmes, … ce que le succès peut faire à un homme. Là où Roschdy a fait quelque chose d’intéressant dans le film je trouve, c’est qu’il a filmé Chocolat comme une rock star. Et c’est en ça aussi que c’était plaisant de jouer ça. Avec ses montées et ses descentes, avec son côté solaire et son côté sombre aussi. Ça c’était intéressant. Et je crois que ça met encore plus en relief sa condition, que ça met encore plus en relief le racisme de l’époque ; le fait de le filmer comme un homme et d’aller après dans le contraste de cette époque-là en voyant comment les gens le traitent.

Dans la mesure où aujourd’hui vous menez une carrière internationale, est-ce que ça devient plus difficile de passer de l’économie d’un "Jurassic World" à l’économie et l’ambiance de tournage d’un "Chocolat" puisqu’on sait que les systèmes sont totalement différents, que la manière de concevoir un film en Europe et aux USA, ça n’a absolument rien à voir. Est-ce que vous vous acclimatez facilement aux deux systèmes ?

En tout cas en tant qu’acteur, moi je n’ai pas vu la différence. Après pour un réalisateur c’est totalement différent, la manière de produire est totalement différente, mais pour un acteur c’est la même chose. On arrive sur un plateau avec un réalisateur, avec des attentes, on est préparé de la même manière, et pour moi, je ne vois pas la différence, si ce n’est la langue. Et puis en même temps, la diversité de mes projets, c’est ce qui m’éclate et c’est ce qui fait que j’aime mon métier, c’est de passer d’un projet à un autre, et justement de faire des choses totalement différentes. Sinon quel est l’intérêt ? Donc, j’aime ce métier-là pour ça, pour sa diversité. Quel bonheur de passer de l’un à l’autre ! C’est très enrichissant.

Vous êtes né justement dans l’univers du sketch, de l’humour, et on sait bien que dans l’humour, il y a quand même toujours énormément une part d’observation. On observe son époque, on picore ça et là, est-ce que, quand on arrive à votre stade de succès, ce n’est pas plus difficile d’observer les autres ? Est-ce que le succès n’isole quand même pas un peu parce qu’il faut se protéger, parce que sinon il y a tout le temps des hordes de fans ? Est-ce qu’on parvient encore à nourrir facilement son imagination et à regarder aussi facilement le monde qui vous entoure ?

Heureusement sinon ça veut dire qu’on ne vit pas. Si on n’arrive plus à observer le monde qui nous entoure c’est qu’on vit en tout cas dans un monde à part. J’ai pas le sentiment de vivre dans un monde à part. Je crois que je suis très présent dans ce monde-là, et je pense être suffisamment attentif à ce qui se passe et surtout sensibilisé par ce qui se passe. Mais non, je n'ai pas ce sentiment-là. Je crois que ça c’est quelque chose qui arrive à partir du moment où on accepte ça. Mais moi je ne veux pas accepter de dire que le succès isole. C'est des choses qu'on entend comme ça, qui ont été établies bien avant que tout ça n’arrive pour moi. C’est des choses que j’ai entendues bien avant, mais moi je n’accepte pas ça. Le succès isole si on a envie de s’isoler. Moi j’ai envie de vivre, et donc de pouvoir observer mon époque et être dans mon époque surtout, pas seulement en l’observant mais être dans mon époque, être actif dans cette époque-là. Donc non je n’accepte pas ça, et j’ai donc organisé ma vie pour ça.

Dans le même ordre d’idée, est-ce que maintenant - le mot est un peu galvaudé - mais quand même maintenant, vous avez vraiment un statut de star, est-ce qu’à partir de ce moment-là les projets vous arrivent aussi facilement ? Est-ce qu’il n’y a pas des producteurs qui disent "Oh Omar c’est plus la peine, il est dans la première division" … Il y a des acteurs qui m’ont dit : "Je regrette parce que j’aimerais parfois tourner tel ou tel projet mais on ne pense plus à moi parce qu’on pense que je suis inatteignable". Vous voyez ce que je veux dire ?

Ça malheureusement si ça arrive, on n’est pas au courant. Si on se dit : "Je ne pense pas à lui parce qu’il est trop haut", on ne vient jamais le voir, et dans ce cas-là, on ne sait pas. Donc j’ai envie de dire, et j’en profite parce que c’est pour la télévision, ben pour moi, c’est pas le cas. Je suis ouvert à toute proposition, je suis vraiment très curieux, j’ai vraiment le sentiment d’être au début de ma carrière d’acteur. Vraiment je démarre, je commence vraiment, et plus j’en fais, plus je me sens à l’aise. Plus je fais des films, plus je me sens acteur. Je suis vraiment au début de ça. Je suis curieux encore, et j’ai envie de plein de choses ! Donc n’hésitez pas ! N’hésitez pas, je ne suis fermé à rien. Ouvert à tout.

Qu’est-ce que vous avez appris sur "Chocolat" ?

J’ai appris comme je le disais, à bouger différemment avec le travail que j’ai fait avec James, à travailler avec mon corps autrement. Je crois que j’ai appris aussi à encore avoir moins peur d’aller là où je n’étais jamais allé. Parce qu’avec ce personnage, ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que j’ai exploré beaucoup de choses. Je crois que j’ai pris un petit peu plus confiance en moi. Oui c’est ça, la confiance peut-être et donc du coup moins peur d’aller dans d’autres directions. J’ai encore plus envie de découvrir d’autres aspects.

Merci, merci beaucoup pour cette franchise.

Merci.