Guillaume Gallienne : il y a de l'indicible dans l'amour

L'affiche d'"Éperdument"
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L'affiche d'"Éperdument" - © DR

"Éperdument" est le récit d’une relation passionnée et inavouable en milieu carcéral pour Guillaume Gallienne et sa partenaire Adèle Exarchopoulos. Gorian Delpâture a rencontré le comédien qui nous livre les secrets de ce drame et la manière dont il a abordé ce rôle :

Guillaume Gallienne, merci de nous recevoir presque à côté de chez vous, ici à Paris.

Merci d’être venu.

C’est un grand plaisir. Vous n’avez plus la même barbe que dans le film.

Non parce qu’en ce moment on a repris à la Comédie Française " Lucrèce Borgia " dans lequel je joue Lucrèce. J’ai déjà joué une femme à barbe mais là Victor Hugo ne l’a pas écrit comme ça. Mais ça fait quelques jours que l’on n’a pas joué du coup je ne l’ai pas rasée, pardon.

C’est très bien, ne vous en faites pas du tout. Alors "Éperdument" à l’origine, c’est basé sur une histoire vraie, l’histoire de Florent Goncalves. Pouvez-vous un peu nous résumer le fait divers authentique qui se cache derrière le film ?

Il se trouve qu’il y a eu un fait divers il y a quelques années où la femme qui a servi d’appât au gang des Barbares a été condamnée à une peine de prison. Le directeur de la Maison d’arrêt, Florent Goncalves, est tombé amoureux d’elle et il en a écrit un livre. Le réalisateur Pierre Godeau cherchait une histoire d’amour, et en lisant ce fait divers dans la presse, il a tout de suite été intrigué. C’est vrai qu'aujourd’hui, il n’y en a plus beaucoup des amours interdits heureusement, mais un qui se déroule en prison, Pierre a trouvé ça très cinématographique. Ça, c’est le sujet qui l’a inspiré mais dans le film, on ne fait aucune référence au fait réel. On ne sait pas quelle est sa peine, quel a été son crime, on ne sait pas. Il a laissé à Adèle Exarchopoulos le soin de le garder pour elle. C’est important de la souligner parce qu’il y a eu des amalgames, des personnes ont même pensé que nous faisions une apologie… alors que non, absolument pas. C’est une des raisons pour laquelle j’ai accepté le film. Quand j’ai rencontré Pierre Godeau, j’ai tout de suite compris qu’il ne voulait pas faire la chronique de ce fait divers. Moi ça ne m’intéresse pas non plus, j’aime les histoires de fiction, j’aime les choses subjectives, je n’avais pas du tout envie de servir de représentation.

Parlez-nous de votre personnage Jean, qui n’est donc pas une incarnation de Florent Goncalves au cinéma, qui est-il ce Jean ?

C’est la première fois que j’aborde un rôle en me disant : "je ne sais pas qui c’est et je vais laisser le tournage décider", et ce pour plusieurs raisons. La principale, c’est parce que je savais que ça allait être avec Adèle Exarchopoulos. C’est une actrice qui a un instinct absolument hallucinant et un rapport à la caméra qui est dingue, une animalité douce mais une animalité tout de même. Ça m’attirait énormément d’être confronté à une partenaire comme elle. Je me suis dit qu’avec mes défauts, le fait d’être trop précis, tout ça va voler en éclats. Je ne peux pas débarquer avec un programme déjà établi parce qu’elle va chambouler tout ça, et tant mieux. Ce que j’aime, c’est qu’on n’en sait pas tellement plus sur ce personnage. Je le trouve étrange, pas très net et j’aime bien les œuvres qui posent plus de questions qu’elles ne donnent de réponses. C’est ce que j’aime le plus dans le film. Mais la seule chose que j’ai décidée en amont, c’était avec l’équipe maquillage-costume, où je voulais que le personnage soit très dessiné dans un carcan - entre guillemets - parfait, pour voir comment il se fissure pour terminer démuni de tout. J’ai décelé un peu de narcissisme chez le bonhomme parce qu’il très ambitieux : il a gravi les échelons du monde carcéral très jeune, a été reconnu comme un très bon directeur de prison,… Je voulais raconter cette histoire un peu parfaite, parce qu’on apprend qu’il est fils de garagiste, qu’en réalité, son rêve, c’est d’être peintre. Ces gens qui ont vraiment réussi à se construire quelque chose socialement, mais en même temps avec une frustration, je me suis dit : il faut le dessiner. Je me souviens, j’avais dit : ce ne serait pas mal que le type essaye de ressembler à Keanu Reeves mais qu’il n’y arrive pas complètement. Mais ça m’arrangeait bien. C’était l’idée de lui donner ce look, d’où le lissage brésilien.

Est-ce que ce n’est pas un des personnages les plus virils que vous ayez incarnés jusqu’ici en tout cas au cinéma ?

Je trouve que le Pierre Berger dans "Yves Saint-Laurent " était plutôt viril. Non, puis même dans…déjà ce n’est pas le premier hétéro que je joue, donc si la question se pose là…

Non, la barbe, la voix, et puis le fait que votre personnage fasse succomber assez rapidement une fille beaucoup plus jeune. C’est aussi un des nombreux intérêts du film, on ne sait jamais vraiment si elle est amoureuse de lui, ou si elle le manipule.

On ne sait pas si c’est un calcul au départ, mais on sent qu’elle s’est fait prendre elle-même en tout cas. Moi, je la trouve plutôt amoureuse assez vite tout en étant rapidement troublée. Mais chacun y va de son interprétation.

Est-ce que vous avez de bons réflexes ?

Allez-y.

Si je vous lance ceci [couverture de "Phèdre"] vous le rattrapez, qu’est-ce que ça vous évoque ?

Evidemment oui. Pierre Godeau a fait comme ça des parallèles dans le film, le fait que cette fille ne s’exprime pas très bien, qu’elle pense que la seule arme qu’elle ait c’est son corps, sa séduction sensuelle et sexuelle. Il se trouve qu’ils ont des cours en prison et que le thème est l’amour, le professeur a choisi le thème de "Phèdre" celui de Racine et de Sénèque. Tout comme il a fait un parallèle avec la prison et Secret Story où les filles ne regardent que ça. Il l’a remarqué lors de ses visites en prison, il a été très surpris de voir que le programme qui plait pratiquement le plus à ces filles était celui dans lequel des gens étaient eux-mêmes enfermés. C’est assez étonnant.

Voilà, Phèdre. C’est une belle idée je trouve, parce que ce n’est pas illustratif sinon il aurait pris "Bérénice", mais c’est quand même un amour interdit.

C’est ce qui fait les plus belles histoires vous trouvez, les histoires d’amour interdites ?

Oh non, heureusement, les amours autorisées ça fait du bien quand même, mais dramatiquement c’est intéressant de voir comment ces personnages plongent, ce qu’ils risquent sans même y penser. C’est vrai qu’il y a de l’indicible dans l’amour. On ne peut pas l’expliquer même à son meilleur ami ou à sa famille. Ça ne s’explique pas. Et là c’est ce qui se passe, ils sont incapables de l’expliquer eux-mêmes. Ils sont touchants. Après, lui il est inconséquent à un point, au bout d’un moment, il est vraiment barré. Et puis, il est lâche, il est veule, pour le coup c’est d’une violence ! J’ai été très surpris qu’un réalisateur aussi jeune ait une vision du couple aussi violente.

C’est aussi un film sur la crise de la quarantaine : il y a cette scène où votre épouse dans le film dit : mais enfin, tu as une femme…tu es fils de garagiste, tu es devenu directeur de prison, tu as une femme et une fille qui t’aiment et malgré tout tu es prêt à tout casser pour une jeune femme. C’est aussi un film qui peut être générationnel d’une certaine manière, c’est aussi un thème dans le thème.

Oui, d’ailleurs c’est étonnant, quand on a présenté le film en province, il y avait des questions-réponses après la projection et c’était une des rares fois où il y avait plus d’hommes qui posaient des questions que de femmes. En général, c’est plutôt l’inverse, et les femmes disaient : " Oui, forcément il a trouvé une poulette, il s’est tiré, oui, on connaît quoi ". Alors que les mecs disaient : " Mais quand même… ". Enfin, aujourd’hui, ça s’est démocratisé ces histoires-là.

Une des critiques que j’ai lues concernant ce film, c’était le manque de plausibilité de l’intrigue. Est-ce que vous acceptez cette critique ?

De toute façon, j’ai une sainte horreur des clichés, même si parfois on me reproche d’en incarner un à moi tout seul. J’aime bien les choses soit disant pas prévisibles ou pas possibles, parce qu’on m’a dit la même chose sur le couple que je formais avec Adèle : " Ça ne va jamais marcher ", eh bien si ! C’était drôle. J’entends les commentaires qui disent parfois : "Mais t’es beau dans ce film !". C’est du boulot ! (rires) Ça, c’est plutôt rigolo. Même si le dicton dit "Marie-toi dans ta rue", heureusement que ce n’est pas toujours le cas.

Vous avez connu tous les succès avec "Les garçons et Guillaume, à table" en tant qu’acteur et réalisateur. Le fait d’être maintenant dirigé, ça vous plait ou ça vous démange de redevenir votre propre chef dans votre propre film ?

Non, les deux me plaisent. Autant "Yves Saint-Laurent" que j’ai tourné tout de suite après "Les garçons et Guillaume, à table", j’avais au départ des réflexes où je disais : "mais ça va être découpé comment ?". Puis très vite, je me suis dit que j’étais en train d’ennuyer le réalisateur, il fait ce qu’il veut. J’ai confiance… Non, je n’ai pas du tout vécu la frustration de ne pas diriger quand je joue. Et puis, Pierre Godeau nous invitait beaucoup à la réflexion avec Adèle, même s’il savait très bien ce qu’il faisait. On en parlait, on s’interrogeait sur la manière de donner corps à la scène, sur les options à choisir : "Faisons une prise de chaque, on verra bien comment ça se passe et peut-être qu’on va en trouver une quatrième, une cinquième,… " C’est ça, la beauté du tournage. J’adore.

Dernière question, je ne peux pas vous la poser, les scènes de sexe, comment ça s’est passé ? Dites-moi tout, on veut tout savoir.

Bon, vous savez comment ça se passe en général, eh bien ici, on n’est pas allé au bout de la chose. Les scènes de sexe, elles sont… on en a beaucoup parlé pour rassurer tout le monde, pour ne pas qu’il y ait de malaise de si tout d’un coup admettons : "Je te prends les seins avec les deux mains et que tu as l’impression que je profite d’une situation". Non, le vrai travail était de se dire qu’est-ce qu’on a envie de raconter ? Est-ce que dans telle scène où lui a un geste de tendresse, geste dont elle n’a absolument pas l’habitude et ça l’effraie, peut-être que là au contraire, il y a une animalité qui provoque quelque chose chez l’un ou chez l’autre. Ce qui était intéressant, c’était de dire comment faire évoluer la scène en elle- même. C’est quand même une histoire de deux personnes qui sont toutes les deux enfermées dans quelque chose, l’une en prison, l’autre dans une espèce de carcan, un peu petit bourgeois, dans son couple, dans tout ça, et comment les deux s’affranchissent comme ils peuvent de cet enfermement. Je trouve ça toujours touchant, les gens qui sont enfermés, ça me touche. Mais la façon dont ils arrivent à s’affranchir, même si les cloisons demeurent, mais ils arrivent malgré tout à trouver l’espace de liberté.

Merci Guillaume Gallienne.

Merci à vous.