Edward Norton : Les films noirs sont des films politiques, ils nous obligent à regarder ce qui se passe dans l'ombre

"Motherless Brooklyn" est un film noir, assez classique, qui s’inscrit dans la lignée de polars rétros comme "L.A Confidential" de Curtis Hanson. Mais il ne manque pas pour autant de style ou d’envergure. Il résonne aussi comme un film politique, car l’amalgame entre intérêts privés et ambition politique, personnifié par le personnage de Randolph, préfigure une personnalité d’aujourd’hui comme Donald Trump.

L'interview intégrale en version originale d'Edward Norton qui signe l'adaptation de ce roman de Jonathan Lethem, réalise le film et joue le personnage principal.

Edward Norton, vous avez choisi d’écrire le scénario, de réaliser, et de jouer le rôle principal dans ce film, donc ma question sera très naïve : qu’est-ce qui vous plaisait tellement dans ce roman ?

Edward Norton : Le personnage est immédiatement irrésistible, il représente un tel mélange de contradictions, avec le syndrome de Gilles de la Tourette,  et ses tics incontrôlables, il est un mélange de dysfonctionnements tant physiques que mentaux, avec des tendances autodestructrices du fait de cette condition. Et en dessous de ce handicap, il est très intelligent et très persévérant. Il est plutôt un gars de la rue, assez dur, tout en étant un solitaire un peu triste, sa dualité est complexe et m’intéresse. Au mieux, les films ne sont pas seulement des expériences intellectuelles, ce sont des expériences sensuelles et émotionnelles. Et en ce qui concerne la composante émotionnelle, si non seulement vous sympathisez, mais si vous vous identifiez à ce personnage.. je sais ce que ça signifie d’être sous-estimé, et je discute à l’intérieur de ma propre tête – et Oh mon Dieu, si je disais ça tout haut ! – donc je le comprends. Quand vous êtes en train de suivre un personnage, un personnage qui est un souffre-douleur, je pense que ça fait du bien de se mettre dans la peau d’un souffre-douleur, et ça réveille votre empathie.. Et au cinéma, ces émotions du subconscient vont vous aider à suivre le parcours du personnage plutôt que d’essayer de comprendre intellectuellement le nœud de l’histoire. Et je pense que tout ça en plus de l’expérience esthétique du directeur photo et la richesse de la musique, et la complexité du monde qu’on vous présente, c’est pour cette raison qu’on va au cinéma ! On va au cinéma pour être " hypnotisé ", pour être transporté ailleurs, et pas uniquement la recherche intellectuelle de " qu’est-ce que ça raconte ".

Pour un acteur, c’est toujours un challenge de jouer un personnage avec un handicap. Vous devez éviter les clichés. Comment trouve-t-on le bon ton pour jouer le syndrome de Gilles de la Tourette ?

La "bonne nouvelle" à propos de ce handicap est qu’il n’y a pas de clichés, vu qu’il se manifeste différemment selon les personnes. Il n’y a vraiment aucune personne qui ait les mêmes symptômes qu’une autre. Chaque personne le subit de manière unique. C’est une situation libératrice pour l’acteur parce que vous ne pouvez pas vous tromper, vous pouvez créer votre version, parler avec des gens, voir des films, lire des livres, et choisir.. ça c’est un élément intéressant, ça aussi, et celui-là aussi, et rassembler tous ces détails dans votre mélange personnel pour exprimer comme le syndrome affecte le personnage. Au-delà de tout ça, vous devez l’intégrer à votre musculature, comme un sportif, vous ne devez plus en être conscient. Mais dans bien des façons, les symptômes visibles d’un handicap sont une chose, .. pour moi, ce qui fait de "My left foot" (ndr avec Daniel Day-Lewis) une grande interprétation, n’est pas parce qu’il montre parfaitement le handicap physique de la paralysie spasmodique, mais parce que vous pouvez voir toute l’humanité du personnage, qui pouvait être un vrai salaud avec les gens à certains moments, et le fait de montrer toute cette humanité respecte totalement le personnage.

C’est un grand film noir, mais je vois également ce film comme un film politique, et je perçois certaines ressemblances entre le personnage joué par Alec Baldwin, et une personnalité actuelle comme Donald Trump, ce mélange entre business et politique. Aviez-vous envie de faire un film politique ?

D’une certaine manière, je pense que les films noirs sont toujours essentiellement politiques, et d’une manière très saine. Ils n’abordent pas les détails exacts de la politique de leur époque, parfois ils regardent en arrière, comme "China Town", ou "L.A. Confidential", mais ce sont des films politiques dans le sens où ils nous rappellent de regarder dans l’ombre, ils nous rappellent qu’en dessous de l’histoire des idéaux démocratiques, des choses se passent, la corruption, le pouvoir, l’avidité, les abus sexuels, et si nous n’y faisons pas attention, ils vont finir par nous faire du mal. Et l’impulsion de ces films noirs est très saine, parc qu’ils insistent pour que nous allions nous confronter à ce qui se passe dans l’ombre, et dans ce sens, ce sont des films politiques parce qu’ils nous disent : nous ne devons pas être complaisant, nous devons nous confronter à ce qui se passe ou nous allons être trompés.