Wotan – L'intégrale

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wotan - © dupuis

Trois volumes en un seul, dont deux inédits : une fresque étonnante et intelligente sur la seconde guerre mondiale, orchestrée par un auteur passionné par son sujet !

Des livres sur la guerre 40/45, il n’en manque pas, loin s’en faut, et dans l’univers de la bd également. Pour Eric Liberge, il s’est agi, d’abord et avant tout, de s’éloigner des clichés habituels de cette époque, et de nous dresser, en, quelque sorte, une fresque longue et touffue, parfaitement documentée, sous-tendue par des réflexions humanistes qui évitent tout manichéisme.

On pourrait croire à un livre-choral, puisque trois personnages construisent la trame narrative de cet album imposant, et important ! Mais il n’en est rien. Et s’il est vrai que les destins se croisent au fil des pages, ce qui compte vraiment dans le récit, ce qui est l’élément formateur de l’histoire racontée, c’est la guerre, ses horreurs, ses violences extrêmes. Et l’empreinte que cette violence, exacerbée par le hasard, les circonstances, voire les choix humains, peut laisser aux chairs et à l’esprit de tout un chacun.

Dans Wotan, le canevas historique est omniprésent, et particulièrement " fouillé ". C’est cette Histoire majuscule qui gère, en quelque sorte, les vies des trois personnages centraux. Louison, un enfant sans mémoire et cultivant l’onirisme pour échapper à ses quotidiens, perd peu à peu tout ce qui pourrait faire son innocence. Etienne, artiste, se laisse séduire par l’idéologie aryenne, avant de ne plus chercher qu’à survivre. Yin-Tsu, elle, photographe, travaille pour Himmler tout en essayant de sauver, de l’art français, quelques trésors. Eric Liberge nous offre ainsi trois portraits humains sans faux-fuyant certes, mais sans jugement a posteriori non plus. Il décrit, plus que les péripéties de la guerre, celles qui animent l’âme de ces trois anti-héros. A ce titre, le lecteur plonge dans des réalités inacceptables, dans des notions telles que la lâcheté, le courage, l’engagement, la démission. Ce qui intéresse l’auteur de cette fresque passionnée, c’est le poids des dessins croisés de ses trois personnages, et au travers de ces destins, à toutes les failles qui finissent par construire un individu.

Pour parvenir à rendre cette fresque " lisible ", il a fallu à Liberge jouer avec les codes habituels de la bd réaliste traditionnelle. Son dessin, évidemment, est foncièrement réaliste, et ses traits font parfois penser à un illustrateur comme Michel Gourlier. Ses décors sont marqués du sceau de la véracité. Mais il s’attarde moins, tout compte fait, à la trame graphique précise de son histoire qu’à l’ambiance, l’atmosphère qui la crée réellement. Il en résulte une explosion des cadres, un mélange d’images et de couleurs, un univers dessiné qui ressemble au fouillis intolérable que fut la guerre, que reste toute guerre. Mais un fouillis qui possède ses propres règles de lecture, et dans lequel le lecteur peut entrer sans difficulté.

Wotan n’est pas un " livre de plus " abordant le thème de la guerre 40/45. Son propos déborde, incontestablement, de la seule réalité de cette époque qui continue à marquer notre temps. C’est d’humanité, d’humanisme, de rédemption aussi, qu’il s’agit. L’horreur humaine ne peut à elle seule définir un homme, une femme… Et les pires des choix peuvent aussi s’ouvrir à des lendemains sans larmes…

 

Jacques Schraûwen

Wotan – L’intégrale (auteur : Eric Liberge – éditeur : Dupuis)