Mirador tête de mort

Mirador tête de mort
5 images
Mirador tête de mort - © Tous droits réservés

Un ovni dans l’univers de la bande dessinée : l’autobiographie d’un skinhead d’extrême-droite. Un livre coup de poing !

David Cenou nous livre, sans faux-fuyant, sans rechercher de justification de quelque ordre qu’elle soit, son expérience personnelle, son long passé dans les rangs du monde glauque de l’extrême droite, dans ce qu’elle peut avoir de plus violent, de plus radical. Un monde dans lequel, totalement immergé par le biais d’une musique brutale et omniprésente, il s’est détruit l’âme et le corps.

Que ce soit en littérature ou en bande dessinée, on ne parle jamais bien que de ce qu’on connaît, que de ce qu’on a connu du plus près. Et David Cenou, qui avait oublié ses rêves d’enfant, a voulu, en abandonnant définitivement ses habitudes extrémistes, en retrouver un : celui de devenir auteur de bd. Pour ce faire, c’est donc tout naturellement qu’il s’est choisi lui-même comme sujet  de sa " rédemption ".

Punk d’abord, militaire ensuite, skin enfin, David Cenou a fait de sa jeunesse un trajet qui, sans être exemplaire, se révèle exemplatif. Sous le drapeau de l’ONU en ex-Yougoslavie, il avoue que l’armée aurait pu le faire réfléchir, mais que cela n’a pas été le cas. La guerre, pour lui, c’était une manière de " bouger ", selon ses propres mots, loin de toute réflexion autre qu’immédiate.

Musique et politique, racisme et négationnisme, extrême-droite et violence exacerbée, alcool, voilà ce que fut la jeunesse " engagée " de David Cenou. Ce qui est né d’abord d’un besoin de paraître, de se montrer, de s’affirmer peut-être, est ainsi devenu petit à petit un carcan hors duquel rien de valable ne semblait pouvoir exister. Ce furent douze années de plongée totale dans ce que le sentiment politique peut avoir de plus inacceptable. Une longue errance humaine s’accompagnant d’un sentiment puissant : celui de la fraternité !

Même si le graphisme de ce livre manque sans doute de maturité, et c’est normal puisqu’il s’agit d’une naissance en bd pour son auteur, ce dessin réussit à fusionner totalement avec le propos du récit, de l’autobiographie, et c’est cette fusion qui fait de cet album un livre important. Un livre qui nous enfouit dans une réalité dont les médias, régulièrement, se font l’écho, mais dont, tout compte fait, on ne connaît pas grand-chose. Une plongée dans l’horreur quotidienne, d’une certaine manière !... Et le titre, " Mirador tête de mort ", est un raccourci superbe qui définit ce que David Cenou a vécu, sa reconnaissance de ce que l’Histoire a connu, et sa manière, aujourd’hui, de regarder le monde qui l’entoure, et dans lequel il fait bien mieux que survivre !

Au-delà du seul microcosme de la bande dessinée, ce livre est important. Il permet au lecteur de découvrir, de l’intérieur, ce que sont les dérives de notre société, de sa politique, de son sens du refus de l’autre. Sans mélo, sans se chercher des excuses, David Cenou réussit à prouver qu’il est, d’ores et déjà, un auteur à part entière. Et son prochain album, qui parlera de l’emprisonnement depuis des années de militants Noirs aux Etats-Unis promet, lui aussi. " Mirador, tête de mort " : un livre à lire, sans aucun doute possible, pour découvrir pleinement une part de la grande " connerie humaine "…

 

Jacques Schraûwen

 

Mirador, tête de mort (auteur : David Cenou – éditeur : la boîte à bulles)