Les Vestiges de l'Aube

Les Vestiges de l'Aube - volume 1 : Morts en série
2 images
Les Vestiges de l'Aube - volume 1 : Morts en série - © Dargaud

Un diptyque sombre et violent qui nous emporte jusqu’aux frontières innommables qui séparent la mort de la vie, l’aujourd’hui de l’ailleurs. Un polar métaphysique étonnant !

" Les vestiges de l’aube ", c’est d’abord la rencontre entre deux hommes : un policier américain du vingt-et-unième siècle et un riche propriétaire du dix-neuvième siècle, de la guerre de Sécession, devenu vampire. C’est, ensuite, un polar pur et dur qui n’évite pas les effets sanglants. C’est, enfin, un livre qui parle de vengeance, de rédemption, de peur, d’amitié, de solitude.

 

D’un côté, il y a Barry Donovan, un policier qui ne s’est jamais vraiment sorti de l’horreur de l’explosion du World Trade Center, dans laquelle sa femme et sa fille sont mortes. De l’autre côté, il y a Werner Von Lowinsky, devenu vampire en fin de guerre de Sécession pour pouvoir venger l’assassinat de sa femme enceinte. Plus d’un siècle sépare ces deux hommes blessés par la vie. Mais dans l’univers du vingt-et-unième siècle, toutes les rencontres sont possibles. Et c’est par le Net que ces deux êtres qui se ressemblent de par leurs fêlures et leurs cauchemars se rencontrent, jusqu’à décider d’abandonner la virtualité et d’oser le réel.

En parallèle de cette réalité qu’ils partagent tous deux, il y a des morts en série, des hommes d’affaire qui sont exécutés froidement. Et l’enquête dans laquelle s’enfouit Barry pour échapper à ses fantômes en poursuivant d’autres fantômes…

C’est donc un " polar "… Mais un polar dans lequel, tout compte fait, l’enquête policière n’a pas beaucoup d’importance: pas de fausses pistes, une intrigue très linéaire, déjà vue des milliers de fois ai-je envie de dire.

Cette intrigue ne sert ici que de fil conducteur à des réflexions qui mêlent l’humanité et l’horreur, l’angoisse et l’espérance, l’amitié et la haine, le possible et l’improbable. L'intérêt de ce diptyque se situe dans le portrait qu’il fait de deux personnages. Un double portrait qui, à la différence de bien des albums " policiers ", ne se contente pas d’effleurer les personnalités des héros, des anti-héros mis en évidence, que du contraire!

A partir d’une œuvre littéraire qui a rencontré un beau succès de vente (une œuvre signée David S. Khara), Serge Le Tendre, routier éclectique du neuvième art, a concocté un scénario puissant, presque philosophique, modernisant du tout au tout la mythologie des vampires. Bien sûr, les codes propres aux folies de Dracula et à celles de la société enfoncée dans le meurtre, ces codes sont présents, sans se cacher aucunement. La construction narrative les suit, leur obéit, en quelque sorte, pour mieux les dépasser. Avec, de ci de là, quelques phrases fortes comme celle-ci : " Je persiste à croire que la différence entre l’instinct et la décision est la clé de tout. Hélas, ce pays a été fondé dans le sang, pas dans le dialogue. "

Et pour mettre en image ces deux itinéraires à la fois réalistes et fantastiques, Frédéric Peynet a choisi un graphisme de facture classique, extrêmement réaliste, sans folles inventions au niveau du découpage. Et c’est ce classicisme qui lui donne une redoutable efficacité ! Qui permet à l’histoire de s’installer, de ne jamais perdre le rythme, de varier les points de vue, aussi, au gré des violences révélées et des confidences avouées. Il y a aussi, chez ce dessinateur, un plaisir à multiplier les perspectives graphiques qui rend la lecture de ses deux albums passionnantes, avec des références, d’une certaine manière, à un dessinateur comme Andreas.

La mise en couleurs est à souligner, elle aussi. Meephe Versaevel réussit, dans ce domaine également, à surprendre, et, surtout, à retenir sans cesse l’attention du lecteur, par les ambiances créées par sa palette, par le choix opéré, aussi, de mettre en évidence un personnage ou un lieu par le jeu presque impressionniste parfois des lumières.

A condition de ne pas être un puriste, ni du fantastique, et encore moins du " policier ", cette mini-série ne pourra que vous séduire, croyez-moi ! Mélange de genres, magnifié par un dessin extrêmement efficace, l’histoire de ces vestiges de l’aube est passionnante. Ne s’agirait-il pas, d’ailleurs, de vertiges plus que de vestiges ?...

 

 

Jacques Schraûwen

Les Vestiges de l’Aube : " Morts en série " et " Le prix du sang " (dessin : Peynet – scénario : Le Tendre – éditeur : Dargaud)