Le Horla

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horla - © sorel

Guillaume Sorel est de ces dessinateurs dont on reconnaît le style au premier coup d’œil. Et ce style, dans l’adaptation qu’il fait d’un livre de Maupassant, fait, encore une fois, merveille.

Maupassant fut et reste un des écrivains les plus essentiels de la langue française. Ses romans et ses nouvelles restituaient des univers nourris d’un quotidien observé à la loupe de l’imaginaire. Et Guillaume Sorel réussit, dans cet album, à plonger –et nous plonger- dans tout ce qui fait la qualité de l’écrivain : une ambiance, des personnages vivants, réels, tangibles, une apparente simplicité narrative qui laisse toujours la place à des interrogations essentielles.

Nous sommes dans la région de Rouen, au bord de la Seine, à la fin du dix-neuvième siècle. Une maison bourgeoise… Un homme, une existence sereine, presque contemplative. Une vie normale, rien de plus. Et c’est là que le fantastique pose ses jalons, ouvre des failles à peine visibles, construit des chemins qui conduisent de l’ici à l’ailleurs… Et ce brave homme, tout à sa normalité tranquille, voit autour de lui se dérouler des événements qui ont l’air anodins : une carafe d’eau qui se vide toute seule, des objets disparus ou brisés. Un être invisible, Le Horla, aurait-il pris possession de la demeure d’abord, de cet homme ensuite ? Cet homme qui parle à son chat… Cet homme qui sombre dans la peur, dans l’angoisse.

Dans le roman originel de Maupassant, on suit l’évolution du personnage central au travers de l’espèce de journal qu’il tient au jour le jour. Pour son adaptation, Guillaume Sorel a choisi une autre voie…

Dans le dessin tout comme dans l’existence décrite, c’est bien de " fantastique " qu’il s’agit. Et il est vrai que cette entité surnaturelle, venue sans doute d’au-delà des océans, devient, au fil des pages, presque tangible, presque visible même. Tout en restant, d’abord et avant tout, nourrie des peurs du narrateur, de ses fuites, de ses retours aussi et surtout. Plus que de fantastique, peut-être, c’est à une analyse de l’angoisse, celle du vivre comme celle du mourir, que nous invite Guillaume Sorel. Une analyse presque freudienne de ce qui pourrait n’être qu’une folie. Et la manière dont Sorel traite de ce sujet naît, bien entendu, du livre de Maupassant, mais aussi, et c’est tout aussi évident, des échos que cette longue nouvelle a éveillés tout au fond de ses propres expériences humaines.

 

Dans l’univers de la bande dessinée réaliste, force est de reconnaître que bien des auteurs se ressemblent graphiquement. Ce n’est pas le cas de Guillaume Sorel, loin de là. Son dessin, sa mise en scène, sa réalisation, tout cela semble inimitable. Le plaisir qu’il prend à recréer plus qu’à créer le mouvement et l’expression de ses personnages se ressent de page en page, de planche en planche. Cette " patte ", cette " marque de fabrique " proviennent peut-être de ce qu’il avoue être pour lui un amusement, une facilité : le jeu avec les perspectives.

Dans son album précédent, Guillaume Sorel éblouissait par sa maîtrise du noir, du blanc, et de tous leurs dégradés. Ici, c’est son travail sur la couleur qui est véritablement remarquable. L’histoire qu’il nous raconte se passe en été, et son album est comme nimbé d’une lumière dont la chaleur se sent, au bout des regards à défaut de l’être au bout des doigts. Qu’il nous fasse voyager dans la campagne française ou à Paris, qu’il dessine la nature ou les bâtiments de la ville-lumière, qu’il peigne un sous-bois ou des décors dans lesquels apparaissent des gens comme Renoir ou Toulouse-Lautrec, c’est sa couleur qui réussit à rendre tout cela parfaitement réel, sans pour autant que cela se révèle d’un réalisme précis et sans vie.

Ces temps-ci voient fleurir, sur les rayonnages des libraires spécialisés, quelques adaptations d’œuvre littéraires en bd. Et la réussite et l’intérêt ne sont pas toujours au rendez-vous. Mais ici, par petites touches presque sensuelles, cette adaptation parvient à nous offrir un vrai album original.

Le Horla est un livre qui appartient peut-être au genre fantastique. Il est surtout un livre profondément humain et terriblement universel, dans l’accompagnement qu’il fait de tout ce que l’angoisse peut détruire de l’âme humaine.

 

Jacques Schraûwen

Le Horla (auteur : Guillaume Sorel – éditeur : Rue de Sèvres)