La fantaisie des dieux

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fantaisie - © arènes

Regards croisés d’un dessinateur et d’un journaliste sur ce que fut, il y a vingt ans, le génocide du Rwanda : un livre important !

En 1994, Patrick de Saint-Exupéry était au Rwanda. En 2013, il y est retourné, avec le dessinateur Hippolyte, suivant les traces de ses propres pas. Et aujourd’hui, c’est un album étrangement lumineux malgré le thème qui y est traité qui paraît. Une bd-reportage extraordinaire !

14/18 : une boucherie… 40/45 : un génocide politiquement organisé… 1984 : 800.000 Tutsis et Hutus modérés assassinés en 100 jours… On pourrait croire que l’histoire a le hoquet, qu’elle n’arrête pas de se restaurer à elle-même aux miroirs du présent et de l’horreur. Le vingtième siècle aura été celui de tous les superlatifs guerriers, certainement. Guerriers, racistes, tous frappés du sceau de l’inacceptable, un inacceptable pourtant répété…

Patrick de Saint-Exupéry a vécu de près ce génocide rwandais. Un génocide que la France de Mitterrand connaissait, armait même… Un génocide qui cependant, pour lui, se différencie, dans l’horrible et " l’organisé ", de la Shoah.

Dans cet album, il s’agit, bien sûr, de rendre compte, au travers des souvenirs du scénariste et des yeux du dessinateur, de ce qui s’est passé il y a vingt ans. Mais comment témoigner ? Comment raconter une telle démesure dans la cruauté et l’indicible ? Par les regards croisés, justement, de ces deux auteurs de génération différente. Par l’errance, le voyage, la redécouverte…Par un vrai travail de journalisme, aussi…

La bande dessinée est un média qui s’ouvre à tous les publics. Et il aurait pu, dans ce cas présent, accoucher d’un livre ardu, descriptif, pesant. Il n’en est rien, que du contraire… Grâce, justement, à ces regards croisés, à la jeunesse du dessinateur mêlée à l’expérience du scénariste.

Hippolyte, en 1984, avait 17 ans. Il ne connaissait du Rwanda que les images révélées par les télévisions. Avec Patrick de Saint-Exupéry, il s’est enfoui, totalement, dans un pays qui lui était inconnu, tout au long de chemins remplis de tant et tant d’absences. Il s’attendait à un pays dévasté. Et c’est tout autre chose qu’il a découvert.

Je voudrais épingler quelques mots, au tout début de cet album, des mots qui donnent, d’une certaine manière, le ton de tout l’ouvrage : " rien ne bougeait sauf le feuillage des arbres. Il n'y avait que du silence et des tués. Il n'y avait pas de mots. Juste ce silence, épais, lourd. "

Cette fantaisie des dieux est un reportage dessiné, certes. Il retranscrit la découverte, par le dessinateur Hippolyte, d’une réalité qu’il ignorait. Mais il est, d’abord et avant tout, une véritable création artistique. Le graphisme d’Hippolyte, moderne, est pudique, ensoleillé, comme l’est le pays décrit. Les aquarelles superbes, ponctuent un récit presque initiatique. Et la force d’Hippolyte, c’est aussi d’ajouter à tout cela des moments oniriques, poétiques même, qui réussissent en même temps à tempérer la description de l’atrocité et à l’accentuer en la rendant compréhensible.

Tout cela naît d’une collaboration totale et totalement intelligente entre les deux auteurs de cette fantaisie.

Un livre totalement réussi, tout en pudeur, donc.

Un livre à lire, pour que la mémoire, individuelle et collective, ne s’éteigne pas dans les corridors de l’histoire.

Un livre à faire lire…

 

Jacques Schraûwen

 

La Fantaisie des dieux (scénario : Patrick de Saint-Exupéry – dessin : Hippolyte – éditeur : Les Arènes)