Vincent : Un saint au temps des mousquetaires récompensé à Angoulême

Vincent : un saint au temps des mousquetaires
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Vincent : un saint au temps des mousquetaires - © Dargaud

Saint Vincent de Paul a déjà eu les honneurs de la bd, il y a des années des cela. Aujourd’hui, c’est sous la plume et les pinceaux de Jean Dufaux et Martin Jamar qu’il  prend vie, au long d’un album dans lequel la spiritualité et l’action se mêlent intimement.

En ce milieu de 17ème siècle, Paris est un cloaque dans lequel cohabitent richesse et misère extrêmes. Un homme, un prêtre, passe d’un monde à l’autre, celui des nantis et celui des démunis. D’un côté, il cherche à aider, sans jamais juger, de l’autre, il récolte des fonds pour pouvoir remplir ce qu’il considère comme sa mission sacrée.

Et un des protégés du père Vincent meurt entre ses bras, assassiné. Cette mort va être inacceptable à celui qui n’est pas encore un saint, et il va tout faire pour résoudre ce crime. Pour ce faire, il va plonger dans les bas-fonds, d’une part, dans les méandres du pouvoir d’autre part, et recevoir des aides parfois inattendues.

A partir de ce canevas, Jean Dufaux nous offre le portrait d’un être humain qui n’a rien d’un Robin des Bois, loin s’en faut. Et c’est là une des forces de son scénario, de ne pas tomber dans un manichéisme facile pour parler de religion, d’Histoire, et de charité.

Le dessin se devait d’être proche de ce que vit au quotidien ce fameux Vincent, et Martin Jamar y parvient parfaitement. Son réalisme classique était ce qu’il fallait pour rendre compte d’une époque historique bien précise. Sans effets trop marqués, le dessinateur nous fait ressentir les personnages et, surtout peut-être, les lieux.

Les personnages, justement, parlons-en… Il y a d’abord et avant tout Vincent. Mais un Vincent dont on ne connaît pas grand-chose, tout compte fait, ni son passé, ni même ses réalités intimes quotidiennes. Et puis, il y a les autres, tous les autres, riches ou pauvres, mousquetaires ou nobles, truands ou amis de Vincent. Et eux, on les connaît mieux, on les voit vivre, on en découvre les passés et les rêves.

C’est vrai au niveau du scénario, qui nous fait pénétrer dans un livre extrêmement choral, mais axé entièrement autour de son personnage central, et c’est vrai aussi au niveau du dessin qui fait la part belle à tous ceux qui entourent plus ou moins Vincent. Vincent reste réaliste, de bout en bout. Par contre, Jamar aime pratiquer un dessin presque caricatural à certains moments pour dessiner les autres, ses amis ou ses ennemis. Lui qui aime les décors, il les laisse quelque peu en arrière-plan dans cet album-ci, pour laisser plus de place, finalement, à Vincent, à Bolpo, Rosalina ou encore monsieur de Gondi…

En fait, depuis le temps qu’ils travaillent ensemble, il y a une véritable complicité artistique entre Jamar et Dufaux. Dufaux aime l’Histoire, la grande, et Jamar se met au service de cette Histoire avec un plaisir évident. Leur collaboration, même dans un livre comme celui-ci, plus intimiste et moins mouvementé tout compte fait que leurs précédents, est un vraie réussite…

Ce qui est surprenant dans ce " Vincent ", c’est le fait de ne pas retrouver le Dufaux que l’on connaît. Pas de fantastique, ici, pas d’effets spéciaux, pas de digressions narratives capables de créer mille et un reflets d’une seule réalité…

En s’intéressant à Vincent, on a un peu l’impression que Jean Dufaux s’est aussi et surtout intéressé à lui-même!

Homme de passions plurielles et d’amitiés tout aussi plurielles, ce scénariste possède une culture générale époustouflante, et un intérêt pour le monde, ses folies, ses changements, qui rendent toutes ses productions proches d’un certain humanisme.

Mais ici, c’est moins d’humanisme que de spiritualité qu’il s’agit, une spiritualité sans laquelle l’être humain n’existe pas vraiment, une spiritualité qui subsiste et se doit de rester vivante même et surtout dans les situations les plus extrêmes.

Vincent est un héros attachant parce qu’il ne se laisse découvrir que très peu, mais aussi parce qu’on le sent essentiellement en paix avec lui-même. Comme Dufaux, peut-être, au plus profond des miroirs que lui sont tous ses livres…

Vous l’aurez compris, on est loin, avec " Vincent ", de Croisade ou de Barracuda, ou de Double Masque, ou de Murena… Certes, l'imagination fertile de Dufaux est bien présente. Mais le propos est moins démesuré, plus quotidien. Plus ouvert aussi, me semble-t-il, à une critique détournée du monde dans lequel on vit aujourd’hui.

Vincent, une curiosité dans l’œuvre de Jean Dufaux ?...

Oui, sans doute… Une curiosité, en tout cas, qui nous prouve qu’il est un auteur complet, et que je ne peux que vous conseiller de découvrir !

 

Jacques Schraûwen

Vincent : Un saint au temps des mousquetaires (dessin : Martin Jamar – scénario : Jean Dufaux – éditeur : Dargaud)