Une couverture inédite de Tintin aux enchères: l'incroyable histoire derrière ce chef-d'œuvre estimé à 3M €

Et dire qu’elle était bonne à jeter au rebut. Nous sommes en 1936 lorsque Hergé réalise cette gouache, ce qu’il imagine être alors la future couverture du cinquième album des aventures de Tintin, "Tintin et le Lotus bleu", où le jeune reporter à la houppette ambitionne de démanteler un trafic d’opium international dans un pays dont il ignore tout, la Chine. Une couverture gouachée, entièrement en couleurs. "Quand on voit le regard de Tintin et celui du dragon, on a l’impression que le temps s’arrête. C’est tellement intense", s’extasie encore, même après des mois durant lesquels il l’a analysée sous toutes ces coutures, Éric Leroy, expert BD chez Artcurial, une célèbre maison de vente aux enchères française.

1936 donc, et Hergé n’est pas peu fier du résultat, d’autant que le Lotus bleu, c’est pour lui une sorte de "numéro zéro" dans les aventures de Tintin : pour la première fois, l’auteur connaît d’un coup le début et la fin de l’histoire, construit un scénario solide de A à Z, et puis il y fait apparaître Tchang – l’un des seuls personnages réels à être intégrés aux aventures du jeune reporter – son ami, une rencontre qui le marquera à vie.

Mais voilà, les éditions Casterman (éditeur historique des Aventures de Tintin) refuseront ce dessin. Motif : son impression en série serait trop coûteuse ! En effet, les couleurs intenses auraient coûté trop cher pour les publier en quadrichromie, un procédé d’impression en quatre couleurs (noir, bleu, rouge, jaune). "Or, les albums de Tintin dans les années 1930 étaient déjà très onéreux à l’achat et les éditions Casterman ne voulaient pas encore augmenter le prix", précise notre expert. Hergé refera alors le travail, simplifié, au trait, à l’encre de Chine, avant de marquer ses indications de couleurs sur calque, ce qui donnera finalement la version ci-dessous à droite de l’encadré.

Pendant 45 ans dans un tiroir, plié en six

Mais Hergé ne la jette pas à la poubelle, non. Il l’offre à un petit garçon de sept ans, Jean-Paul, en fait le fils de Louis Casterman directeur des éditions du même nom. "C’est alors qu’il la plie soigneusement en six avant de la glisser dans un tiroir. Évidemment, à l’époque, ça n’a aucune valeur", s’amuse Éric Leroy. "Ce geste assez touchant faire entièrement partie de l’histoire de ce dessin", enchaîne-t-il.

Depuis lors, ce dessin était donc entre les mains de la famille Casterman (Jean-Paul Casterman étant décédé en 2009). Jean-Paul Casterman la ressort en 1981 afin qu’Hergé la signe, alors que celui-ci retrouve son ami Tchang Tchong-Jen lors de retrouvailles largement médiatisées.

La gouache est exposée au public pour la première et unique fois (jusqu’à aujourd’hui, cf. Infra) en 1991 à Ixelles, sur demande la Fondation Hergé qui l’avait en prêt. "C’est probablement l’un des images les plus emblématiques de la bande dessinée et c’est rarissime puisque Hergé n’a fait que cinq couvertures en couleurs pour Tintin. Et puis, je dirais que c’est une œuvre spéciale et particulière parce que ce n’est plus vraiment un dessin de BD, c’est quelque chose qui est hors du temps et hors de ce milieu. C’est-à-dire qu’elle pourrait très bien rentrer chez un collectionneur d’art contemporain. Le mystère que dégage cette gouache est très fort" appuie notre expert avant de déclarer, catégorique, qu’il s’agit "probablement de l’une des plus belles pièces, sinon pas la plus belle, qui existe sur le marché privé."

Estimée entre 2 et 3 millions d’euros

Une chose paraît certaine, elle intéressera bien plus que les amateurs de bandes dessinées. "On peut penser à un collectionneur d’art contemporain à New York, un amateur d’art en Asie, un musée à Pékin… C’est un dessin qui va susciter l’intérêt non seulement des collectionneurs de BD, mais bien au-delà. Je pense qu’un collectionneur d’art moderne sera subjugué, puisqu’on est dans les années 1930, on sent l’influence du constructivisme russe avec ces aplats de couleurs tout à fait étonnants, notamment", analyse Vinciane de Traux, directrice d’Artcurial Belgique. Et Éric Leroy abonde : "Cette œuvre est tellement emblématique qu’elle pourrait être achetée par quelqu’un qui n’a absolument aucune œuvre d’Hergé mais qui se dirait qu’avec celle-ci il aurait le ''Graal’’, il n’y a pas besoin d’avoir autre chose."

Voilà qui explique sans doute l’estimation faite entre 2 et 3 millions d’euros. Jusqu’ici, le record pour une œuvre d’Hergé est de 2,6 millions d’euros, lorsque, en 2014, les pages de garde ont été vendues par Artcurial. La précédente vente d’une couverture gouachée avait eu lieu en 2012 : celle de Tintin en Amérique avait été adjugée à 1,3 million d’euros. Mais les enchères pourraient monter encore plus pour cette gouache puisqu’elle présente des dimensions de 34cmx34cm, plus importantes que les 21cmx21cm d’habitude.

En attendant la vente aux enchères chez Artcurial à Paris le 21 novembre prochain, cette couverture exceptionnelle est visible du 22 septembre au 2 octobre au siège bruxellois d’Artcurial, avenue Franklin Roosevelt.