Un Million d'Eléphants : un album intelligent et une petite exposition bien sympathique à Bruxelles !

Un million d'éléphants
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Un million d'éléphants - © Futuropolis

C’est un pays, le Laos, qui est le personnage central de ce livre. Un pays, ses habitants, et une dessinatrice à la poursuite de ses racines et de son histoire…

Ce sont 80 années d’Histoire que visite ce roman graphique, 80 années qui virent s’animer, de révolutions et de changements philosophiques et politiques, une région du monde qu’on appelait Indochine du temps de la colonisation française.

Résumer le vécu des deux familles que Vanyda et Cornette nous invitent à suivre, de génération en génération, tient de l’impossible, c’est évident. Et ce Million d’éléphants, symbole du Laos, est un livre qu’il faut prendre le temps de lire, de regarder, dans lequel il est doux, d’une certaine manière, de se plonger. Doux, mais aussi brutal, tant il est vrai que la réalité quotidienne et politique de ce pays d’Asie du Sud-Est s’est construite, en un siècle, à force d’injustice, de luttes de pouvoir, d’idéologies déshumanisées.

Mais la qualité de ce livre est de ne pas laisser ses lecteurs se perdre en route. De ne pas les lasser non plus, même si les personnages se multiplient, à chaque génération. Jean-Luc Cornette, en fait, a accompagné le désir profond de Vanyda en parvenant à écrire un scénario qui laisse la place, d’abord et avant tout, à des êtres humains qui, tous, appartiennent à l’histoire qui a construit la personnalité de Vanyda.

Pour l’un comme pour l’autre, il s’est agi de parler d’humanité, même dans une ambiance qui s’ouvrait sur des paysages aux guerres incessantes.

Dans ce livre, outre le panorama historique de presque un siècle de grande Histoire, deux thèmes servent à rythmer le récit tout en lui donnant une véracité profonde.

Le premier de ces thèmes, c’est bien évidemment la politique, l’avènement du communisme, un communisme qui était source d’espoir avant que de se faire instrument de dictature.

Mais de par leur voyage au Laos, de par leur volonté de s’intéresser aux gens plus qu’à leurs dirigeants, Vanyda et Cornette réussissent, avec simplicité, à éviter l’écueil du jugement. Pour nous parler de communisme, Jean-Luc Cornette utilise la proximité, temporelle comme humaine.

Le second thème omniprésent, c’est la religion, une religion faite de prières à la limite de la superstition très souvent, pratiquement toujours même, mais une religion qui, depuis toujours, tempère pour les Laotiens toutes les vicissitudes de l’existence. Et cette espèce de fatalisme se retrouve dans le scénario, certes, mais aussi dans le dessin de Vanyda, un dessin aux couleurs tout en transparences sensuelles, dans les décors plus encore que dans la description des personnages.

On sent vraiment, dans ce livre, plus qu’une complicité entre ses deux auteurs : une participation à une même aventure, humaine et faite aussi d’intimité…

Bien sûr, au-delà de la fiction assumée par les auteurs, une fiction qui cependant prend toutes ses sources dans la réalité des gens et de leur pays, et de leurs politiques qui n’ont jamais réussi à ce que toutes les ethnies soient reconnues comme égales au Laos, au-delà de ce qu’on pourrait appeler un ensemble d’anecdotes historiques, c’est aussi un livre qui parle d’identité.

Peut-être, et surtout même…

Vanyda, par son dessin, par l’humilité d’un scénario qui s’est mis à son service également, nous permet, lecteurs envoûtés par ses couleurs et la simplicité de son dessin, lecteurs tout aussi envoûtés par la multiplicité de personnages ayant une véritable présence, Vanyda, par la magie de cette narration autant graphique qu’écrite, a créé, en quelque sorte, un miroir dans lequel elle se retrouve enfin, avec ses passés, avec ses présents aussi. Un miroir qu’elle tend, en même temps, vers toutes celles et tous ceux que le temps et l’Histoire majuscule ont déracinés !

Disons les choses comme elles le sont : " Un million d’éléphants " n’est pas un livre " facile ". De par ses thèmes identitaires et historiques sans cesse mêlés, de par l’aspect choral de sa construction narrative aussi, il demande indubitablement une disponibilité intellectuelle et sensitive de la part de ses lecteurs. Mais alors, croyez-moi, le plaisir est au rendez-vous. Un plaisir qui s’ouvre sur la grande Histoire, sur mille petites histoires, qui se livre à la poésie, aussi, à la nature, à la légende…

Et je vous invite à vous rendre à Bruxelles, à la Librairie Flagey, sur la place du même nom, pour y admirer quelques originaux de ce livre, qui vous permettront de découvrir toute la technique de lumière et de couleurs de Vanyda...

 

Jacques Schraûwen

Un Million d’Eléphants (dessin : Vanyda – scénario : Jean-Luc Cornette – éditeur : Futuropolis – janvier 2017)