Le Prix européen Gabriel 2017 de la BD chrétienne a été attribué à "Un bruit étrange et beau"

Un bruit étrange et beau
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Un bruit étrange et beau - © Rue de Sèvres

Lorsque Zep s’éloigne de Titeuf, son personnage fétiche, il se révèle à la fois un homme de mots et d’idées, et un dessinateur à la lumineuse simplicité. Ce livre est étrange, beau, comme l’est une mélodie nostalgique ancrée au profond de nos mémoires… Un prix mérité pour un album très intimiste et très personnel!.... 

Un moine doit quitter son monastère pour prendre possession d’un héritage. Coupé du monde depuis vingt-cinq ans, il va vivre quatre jours en pleine ville, quatre longues journées qui vont se révéler les plus importantes de son existence.

Au-delà du récit proprement dit, un récit linéaire, sans effets inutiles, le récit d’une rencontre entre un homme qui a fui la société et cette société qui cherche à s’imposer à nouveau à lui, ce livre est d’abord et avant tout une longue et douce réflexion sur le sens de la vie, sur la spiritualité et l’action, sur le doute et la foi. C’est un portrait d’homme, aussi, un homme qui, pendant quatre journées, va se restaurer à ce qu’il fut, avant de redevenir ce qu’il a voulu être.

" Un bruit étrange et beau ", c’est également presque un livre exutoire dans lequel l’auteur se confronte, au travers de ses personnages, à ses propres doutes, à ses propres souvenirs aussi, peut-être, familiaux, humains simplement.

" Si je ne doutais pas, je n’aurais pas besoin de croire ", dit le personnage central à la femme qu’il a rencontrée, et avec laquelle il engage un dialogue entre croyant et athée. Avec laquelle, aussi, il va redécouvrir aux profondeurs de ses présents ensommeillés ce qu’est le sentiment.

Ce dialogue parle de la foi, évidemment, mais surtout en tant que spiritualité. Une spiritualité qui a besoin, pour le moine, de silence pour s’exprimer pleinement, une spiritualité qui, pour la jeune femme, ne peut que s’effacer devant la réalité de la vie, de la maladie, de la peur, de la souffrance, de la mort.

Mais n’allez pas croire, cependant, qu’on se trouve, dans cet album, face à une œuvre à la Voltaire ou à la Pascal !... Zep ne fait pas disserter ses personnages. Il les fait parler, simplement, il les fait rompre le silence qui, total pour l’un, bruyant pour l’autre, les enserre tous deux sans un carcan pesant.

Le silence est omniprésent dans ce livre. Et pourtant, les mots, sans cesse, ont une importance capitale, ce sont eux, en brisant ce fameux silence, qui créent le récit et le rythment en l’ancrant dans la réalité et la routine des jours et des heures.

Le dessin, je l’ai dit, brille par sa simplicité, par sa proximité aussi, sans arrêt, avec les personnages et les lieux. Des lieux qui, des paysages montagneux du monastère aux rues de la ville, révèlent avec une lenteur presque contemplative ce que vivent et pensent les différents protagonistes de cet album.

On ressent, à lire ce " bruit étrange et beau ", le plaisir qu’a pris Zep à dessiner la vie, avec des couleurs presque transparentes parfois, avec des flous qui mettent en évidence les gestes et leurs langages. Le plaisir qu’il a pris à nous apprendre, en quelque sorte, à nous taire devant la beauté, celle des êtres et des lieux, à nous taire, oui, pour mieux parler, ensuite, pour mieux EN parler…

Qu’est-ce qu’une bd adulte ?....

C’est une bd, sans doute, qui n’a peur ni des thèmes à aborder, ni de la manière de les traiter. Et qui s’adresse en même temps à l’intelligence et à l’univers des sensations.

Et Zep, loin de Titeuf, réussit à nous passionner avec un sujet extrêmement grave, celui de la spiritualité, de la foi, de l’athéisme, et ce sans avoir recours, à aucun moment, aux ressorts habituels de la narration : des rebondissements, des situations inattendues pour des finalités toujours prévues.

Pas besoin d’artifice, en effet, pour cette histoire limpide qui, certes, fait réfléchir, mais qui, surtout, nous parle de nous, de nos propres vérités, de nos propres mensonges, vis-à-vis de nous et des autres !

Et qui, finalement, parle sans pérorer de ce qui fait l’essence même de l’âme humaine, sans doute : l’amour et le désir, plus forts que l’abandon et le silence, l’amour et le désir seuls vacarmes, en quelque sorte, à pouvoir, aujourd’hui, briser les chaînes des silences que le monde veut nous imposer.

Zep fait, sans aucun doute possible, partie des grands auteurs de BD, et il le prouve pleinement dans ce livre qui dépasse et de loin la simple anecdote narrative pour nous plonger, à sa suite, dans un univers où le bruit de la beauté et de l’intelligence est toujours étrange et envoûtant…

 

Jacques Schraûwen

Un bruit étrange et beau (auteur : Zep – éditeur : Rue de Sèvres – octobre 2016)