Tintin Au Pays Des Soviets

Tintin au pays des soviets
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Tintin au pays des soviets - © éditionsmoulinsart

Dans cette chronique, vous allez entendre l’avis d’un tintinophile " reconnu ", François Schuiten, au sujet de la colorisation de ce qui fut la toute première aventure de Tintin.

Sans être un tintinophile averti, sans vraiment aimer non plus tout ce qui, mercantile et " commerçant ", entoure son œuvre depuis un certain temps, je ne suis qu’un amateur de bd, au sens premier du terme, " qui aime… ".

J’ai appris à lire dans ce qui n’était alors, au temps lointain de mon enfance, qu’un amusement dessiné pour enfants. Et c’est la bd qui m’a ouvert des horizons nombreux, intellectuels, artistiques, littéraires aussi.

Je reconnais que l’œuvre d’Hergé occupe une place essentielle dans cette grande Histoire de ce qu’on appelle désormais le neuvième art. Mais j’ai l’outrecuidance de ne pas considérer qu’il est le seul à avoir donné ses lettres de noblesse à cet art.

Cela dit, Tintin, bien évidemment, est un personnage connu de toutes et de tous, et ce aux quatre horizons du monde qui est le nôtre.

Et cette notoriété universelle suffit à elle seule à ce que, comme tout un chacun, j’aie la conviction que Tintin fait intimement partie de mon univers culturel.

Et voici donc que paraît une version colorisée du premier épisode du petit reporter du " Vingtième siècle ".

On pourrait penser, et tout le barnum fait autour de cette édition en est un signe, à une grande opération de marketing ne tenant que peu compte de l’aspect artistique de la chose.

Mais pour les défenseurs de cette nouvelle édition, il y a la nécessité de replacer toute l’œuvre d’Hergé, même ses débuts balbutiants, dans une perspective globale de l’histoire du vingtième siècle. Il y a aussi la réalité d’un album qui, à l’époque, a eu un retentissement considérable à Bruxelles, de telle manière que des dizaines de milliers de personnes (parmi lesquelles mes parents…) attendaient à la gare du Nord le retour de Tintin ! Il y a enfin, dans cet album, les prémices de ce qui allait devenir un style, celui de la ligne claire.

Et dans cet ordre d’idée, la colorisation et la " renaissance " de ces Soviets est, ma foi, une réussite. Une opération marchande, plus que probablement, mais qui va permettre à ce livre de trouver sans doute un nouveau public.

En lisant ce livre, on ne peut qu’être frappé par ce qu’on y découvre de codes graphiques qu’ensuite Hergé va utiliser dans ce qu’on a appelé la ligne claire.

Je vois dans cette (ré)édition une opération financière, oui. Mais j’y vois aussi un travail qui, ma foi, a été bien fait. Le dessin ainsi colorisé prend plus de consistance que dans la version noir et blanc, c’est une évidence !

Ceux qui, aujourd’hui, jeunes de l’an de grâce 2017, découvrent Tintin, ne connaissent pas cet album, plus que probablement. Le marketing de Moulinsart et Casterman s’adresse donc à eux plus qu’aux collectionneurs et adorateurs de Hergé. C’est une manière, sans doute, de rentabiliser un " fonds " de commerce important, essentiel même, et en le faisant selon les principes commerciaux d’aujourd’hui. Mais en dehors de ce mercantilisme, on prend un vrai plaisir à la lecture de ce livre, à condition de le prendre pour ce qu’il est : un scénario très manichéen, ancré dans une époque désormais révolue, un dessin encore hésitant, un " Tintin " qui n’est pas encore le héros sans peur et sans reproche qu’il est devenu ensuite.

Un de mes professeurs, il y a longtemps, disait : " Ce n’est ni bon, ni mauvais. ça est. Et dans la mesure où ça est, ça est bon. ". Principe philosophique inspiré par Jung, si ma mémoire est bonne… Principe, en tout cas, qu’on peut appliquer ici tout en restant mitigé sur la manière dont le " ça " se réalise !... Mais pourquoi, finalement, ne pas donner sa chance à une œuvre qui, pour " claire " qu’elle paraisse, se révèle d’une vraie complexité, et de faire étalage de tout ce qui la construit, et ce pour le plus grand nombre ?

Entre défenseurs et détracteurs de cette colorisation, on peut dire que la sortie de ce livre a fait grand bruit.

Mais je pense, comme François Schuiten, qu’il y a dans cette colorisation une démarche véritablement artistique, donc respectable. Et puisque l’album existe, je pense qu’il n’y a aucune raison de le bouder, d’autant plus qu’on y découvre, infiniment mieux que dans les rééditions précédentes, l’évolution extrêmement rapide de Hergé. A mon humble avis, ces Soviets, avec tous les défauts inhérents à la création d’un presque-débutant, ont leur place, oui, dans les œuvres complètes, et en couleurs, des aventures de Tintin !

 

Jacques Schraûwen

Tintin Au Pays Des Soviets (auteur : Hergé – éditeur : éditionsmoulinsart et Casterman)

 

 

 

Lien vers la bande annonce officielle