Science et bande dessinée : entretien avec David Vandermeulen pour l'adaptation de Sapiens de Yuval Noah Harari

La bande dessinée a-t-elle besoin de la science ou la science a-t-elle besoin de la bd ? " Sapiens, une brève histoire de l’humanité "est un best-seller mondial. Vendu à 13 millions d’exemplaires. Traduit en 42 langues. La version BD est un projet colossal en 4 volumes. Et mondial. Il sort en 23 langues. Albin Michel a demandé au belge David Vandermeulen d’en scénariser l’adaptation.

11 images
David Vandermeulen, Yuval Noah Harari et Daniel Casanave © Albin Michel

La non-fiction, un nouveau créneau pour la bande dessinée

Comme la musique ou la mode, la bande dessinée procède par vague. Après le manga et le roman graphique voici un nouveau créneau : la non-fiction. Biographie de personnages célèbres, retour sur l’Histoire ou grands thèmes du moment, de l’urgence climatique au féminisme. Et la science n’est pas en reste. Après avoir dirigé la collection La Petite Bédéthèque des Savoirs (29 tomes), David Vandermeulen en est un expert.

- Sapiens en BD, ce n’est pas un résumé des 400 pages du livre ?

Avec Sapiens, à ma connaissance, c’est la première fois qu’on adapte un livre de sciences humaines en bd. Un pur texte retranscrit fidèlement et dans son entièreté, c’est la première fois. Bien sûr, tout le texte est paraphrasé pour qu’il soit dialogué et interprété par plusieurs personnages. Le texte, à 95%, se retrouve dans la bd. Il y a même des idées en plus (rajoutées par Yuval au vu du scénario).

- quelle est la plus-value de la bande dessinée ?

Je pense qu’on peut plus facilement retenir une scène de bd qu'une scène de littérature. L’image apporte du sentiment et elle aide à la compréhension. C’est plus intéressant que l’audiovisuel qui impose une temporalité. En bd, il y a une culture du "revenir en arrière". Et puis il y a ce côté d’apprendre sans en avoir l’impression. L’air de ne pas y toucher, on passe des infos.

11 images
Sapiens – La naissance de l’humanité - 2020 © David Vandermeulen, Daniel Casanave, Albin Michel

- Quelles en sont les limites ?

Techniquement, tout est transposable mais il faut du temps, de la page. Parce que la bd prend plus de pages. Pour Sapiens, le ratio c’est : une page égale deux et demi à trois planches de bd. Au total, on devrait être à 1300 pages (4 volumes sont prévus sur 4 ans). Parfois une idée peut être représentée en images sans rajouter de mots, mais il faut y arriver ! Surtout pour un livre comme Sapiens qui est un livre de théorie (en plus d’être un livre d’Histoire avec des informations très formelles). Quand Harari parle de révolution cognitive, on a besoin de ses mots. Si tout est transposable techniquement, il y a des choses qui n’ont pas de sens d’être représentées. Représenter l’horreur des camps en bande dessinée ce serait très mal venu. L’image serait inutile et peut-être même indécente.

11 images
Sapiens, une brève histoire de l'humanité - 2020 © David Vandermeulen, Daniel Casanave, Albin Michel

- Sapiens a été conçu dès le départ pour un public mondial. Quels ont été les écueils ?

On a dû travailler avec des " sensitivity readers ", ce sont des gens payés pour te trouver des merdes dans ton scénario ! (rires). [Ils font] des remarques [sur des images ou des scènes susceptibles de] blesser des gens et il y a aussi l’invisibilté (l’équilibre fille-garçon, la diversité ethnique…). On a été très bien briefé là-dessus par Harari. Et puis, dans l’humour, le référentiel est très compliqué. Qu’est-ce qui est connu de tous ? Ça doit être connu au Pérou comme en Corée.

Parmi les personnages introduits par David Vandermeulen, outre Yuval Harari lui-même, il y a une biologiste d'origine indienne, une anthropologue noire brésilienne, un vieux théologien allemand protestant...

11 images
Sapiens – La naissance de l’humanité, 2020 - couverture Allemagne © David Vandermeulen, Daniel Casanave, Albin Michel
Sapiens – La naissance de l’humanité, 2020 - Couverture Israël ©  David Vandermeulen, Daniel Casanave, Albin Michel
Sapiens – La naissance de l’humanité, 2020 - Couverture Taiwan ©  David Vandermeulen, Daniel Casanave, Albin Michel

- De la Chine aux Etats-Unis, de Taïwan à l'Albanie, la distribution de votre bd est mondiale. En France, 30.000 exemplaires ont été vendus en 4 semaines. A quel public vous adressez-vous ?

Les idées de Sapiens en bd sont aussi complexes que dans le livre, mais c’est présenté de façon plus compréhensible. [Grâce aussi] aux personnages et à l’humour qu’on a rajouté. C’est à la fois le même public que le livre et ça invite les plus jeunes à s’y risquer. Il y a un phénomène étonnant, beaucoup de gens ont lu Sapiens, ils l’ont aimé mais ils n’ont peut-être pas été jusqu’au bout [et ils achètent la bd]. Et puis, il y a ce phénomène de pop culture qui fait que tout devient "cool".

11 images
Sapiens – La naissance de l’humanité, 2020 © David Vandermeulen, Daniel Casanave, Albin Michel
Sapiens – La naissance de l’humanité, 2020 ©  David Vandermeulen, Daniel Casanave, Albin Michel

- Les scientifiques sont-ils demandeurs ?

J’ai travaillé pendant 5 ans sur La Petite Bédéthèque des Savoirs. J’ai eu 240 propositions de thèmes  par des spécialistes. Effectivement, les scientifiques commencent à être attiré par la bd. Ce qui est quand même un retournement historique: quand nos parents se faisaient attraper en classe avec un Tintin ou un Spirou, ils allaient au coin. Et maintenant, les profs se battent pour que des auteurs viennent dans leur classe pour expliquer des cours en bd. Pour le moment, il y a une demande énorme des scientifiques mais ça pose problème parce qu’ils ne nous connaissent pas et ils ne nous comprennent pas. On a envie d’en être. C’est un vecteur de communication et peut-être aussi une façon de gagner leur vie, parce qu’ils n’ont pas beaucoup de ressource de revenus… Ils ne gagnent pas d’argent avec leurs livres.

11 images
Sapiens : l'annonce du prochain épisode prévu en 2021 ©  David Vandermeulen, Daniel Casanave, Albin Michel