Révolution Bande Dessinée : les mille visages de la BD moderne

Hugo Pratt, Corto Maltese / La maison dorée de Samarkand, Casterman, 1986
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Hugo Pratt, Corto Maltese / La maison dorée de Samarkand, Casterman, 1986 - © 2017 Cong S.A. Tous droits réservés

Jusqu’au 11 juin, l’exposition installée à Liège convoque deux des magazines qui ont transformé la bande dessinée dans les années 70 et 80. Métal Hurlant l’a fait en dynamitant les cases et les pages. (À Suivre), en réinventant le mariage entre les mots et les images. À voir absolument ! 

Après 21, Rue La Boétie et son immense succès, la bande dessinée s’invite au Musée de la Boverie, à Liège. Les Picasso, Braque, Léger ou Matisse ont fait place aux Pratt, Bilal, Druillet ou Tardi. Du côté de la prime d’assurance, c’est comme comparer une trottinette à une Rolls ! Qu’à cela ne tienne, l’exposition offre au visiteur une plongée dans trois décennies d’une incroyable créativité. Et les originaux placés aux cimaises valent vraiment le détour.

Il y a un point commun entre 21, Rue La Boétie et Révolution Bande Dessinée. Tout comme le grand-père d’Anne Sinclair, marchand d’art devenu l’ami des grands peintres, Michel-Edouard Leclerc est lui aussi entré en amour avec un art, le neuvième. Michel-Edouard Leclerc est le patron de la chaîne de supermarchés et d’hypermarchés née en Bretagne et qui a aujourd’hui conquis l’Hexagone. Sponsor du festival de la Bande Dessinée d’Angoulême pendant de nombreuses années, il s’est pris d’amour pour la BD et a investi dans l’achat de planches originales. Aujourd’hui abritées au sein d’un Fonds, elles lui permettent de mettre à disposition du public liégeois plus de 300 originaux des années 70 à 90 !

Mais il ne s’agit pas juste de mettre de jolies planches au mur. Révolution Bande Dessinée raconte une histoire, notre histoire. Celle de la fin du vingtième siècle, où le neuvième art francophone s’est senti en totale résonance avec le monde. Mai 68 a vu la libération des moeurs envahir tant le cinéma que la mode. Dans la foulée, sont nées les envies d’une bande dessinée plus adulte. Une génération d’auteurs français a fait ses premières armes dans le magazine Pilote, né en 1959 de l’imagination de Goscinny (qui va y créer Astérix) et Jean-Michel Charlier (multi-scénariste d’aventure, qui va y créer Blueberry). Mais après 68, même ce magazine, résolument moins enfantin que les Tintin et Spirou belges, ne suffit plus à accueillir les envies d’expérimentations des uns et des autres. Le dessinateur de Blueberry, Giraud, s’est mis à y signer des planches expérimentales sous le nom de Moebius. Pilote a également vu entrer Druillet et ses drôles d’expériences aux franges d’un fantastique très gothique, ou le jeune Bilal à l’univers si singulier. Mais tous s’y sentent à l’étroit.

C’est du côté de la libération des moeurs que viendra la première brèche. En 1972 naît L’Écho des Savanes, le magazine de bande dessinée adulte créé par trois auteurs passés par Pilote, Claire Bretécher, Mandryka et Gotlib, lequel s’en ira créer en 75 son propre magazine, Fluide Glacial. Puis, la science-fiction sera le ciment d’une nouvelle aventure,  celle de Métal Hurlant.

Métal, ce sont d’abord trois hommes. Moebius et Druillet, dont nous parlions plus haut. Il faut voir leurs planches, exposées dans Révolution Bande Dessinée, pour comprendre à quel point ces deux-là ont dynamité tous les codes et ouvert toutes les portes. Le troisième n’est pas un dessinateur, c’est un journaliste expert en contre-culture, Jean-Pierre Dionnet. Tous les trois sont des transfuges de Pilote. En 1975, ils rêvent de fusionner rock et BD. Ils y arriveront totalement, notamment en s’adjoignant les services de Philippe Manoeuvre, l’un de ceux qui règnent sur la culture rock à l’époque. Métal va révéler une génération d’auteurs extraordinaires : de Serge Clerc à Margerin et de Denis Sire à François Schuiten, en passant évidemment par Enki Bilal. La palette est large. D’autant qu’il y en a mille autres, à découvrir à Liège. Baru, Chaland, Nicollet ou encore Jean-Claude Gal, pour n’en citer que quelques-uns. 

Trois ans après la naissance de Métal, c’est le très sage et catholique éditeur tournaisien Casterman qui fait sa révolution. Elle s’est faite en deux temps. Casterman, c’est l’éditeur des albums de Tintin et de la série enfantine pour petites filles sages illustrée par Marcel Marlier, Martine. Autant dire, l’anti-Métal Hurlant. Mais tout peut changer dans une maison d’édition. En 1975, année de la naissance de Métal, Casterman décide de publier La Ballade de la Mer Salée, la première aventure fondatrice de Corto Maltese. Pratt est éjecté de Pif Gadget, le magazine du Parti Communiste français, il a déjà acquis une certaine notoriété et il semble à l’éditeur tournaisien qu’il y a là une carte à jouer. La première édition fait un flop.

C’est en publiant une nouvelle fois La Ballade de la Mer Salée dans un nouvel "emballage" soulignant les aspects littéraires de l’oeuvre que la sauce va prendre. Succès critique, prix à Angoulême et frémissement des ventes. Chez Casterman, on réfléchit alors  à ce qu’on pourrait construire autour de cet objet mi-graphique mi-littéraire, hors gabarit. Naît l’idée d’une revue. Elle s’appellera (À Suivre), s’installera à Paris et accueillera des récits majoritairement en noir et blanc, composés de longs chapitres. Le roman graphique francophone est né (Rappelons que ce terme nous vient du graphic novel américain) et la première collection de livres associée au magazine s’appellera très intelligemment "Les Romans (À Suivre)".

Tout cela débouchera sur des œuvres majeures, du Ici-Même de Tardi et Forest au Silence de Comès en passant par Le Bar à Joe de Muñoz et Sampayo. Sans compter la création du couple Schuiten-Peeters avec le cycle des Cités Obscures, la série d’enquêtes du palmipède très imbibé Canardo de Benoît Sokal, Le Réseau Madou de Goffin et Rivière récemment réédité par Dargaud (et absent de l’exposition), Tendre Violette de Servais, la naissance du duo liégeois Warnauts-Raives, etc.

Une exposition qui intéressera aussi bien les nostalgiques de l’époque que les amoureux de dessin, tant l’éventail d’auteurs est riche. De Loustal à de Crécy, de François Boucq à Ted Benoît, ou de Johan De Moor à André Juillard, l’oeil ne sait plus où se poser.  Les films projetés offrent un excellent complément. Et un très beau catalogue édité par le Fonds Hélène & Édouard Leclerc pour la Culture complète admirablement le dispositif.