Mon Traître

Mon traître
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Mon traître - © Rue de Sèvres

Pierre Alary, que vous pouvez écouter dans cette chronique, a choisi d’adapter un roman de Sorj Chalandon : une histoire d’amitié, de passion, de guerre, une histoire d’hommes en quête d’eux-mêmes…

Nous sommes au milieu des années 70. Dans une Irlande où papistes et protestants, au nom d’un dieu pourtant identique, se haïssent et se battent pour des libertés toujours illusoires, arrive Antoine, un jeune Français, un luthier, un artiste. Un tout jeune homme qui, immédiatement, se trouve pris par le charme de ce pays aux paysages tantôt éblouis, tantôt brumeux. Pris par le charme de ses habitants, aussi, de ces soldats secrets de l’IRA auxquels, très vite, il va vouer une véritable passion. Avec l’envie, la nécessité  irrépressible même, de participer à leur combat. A leur lutte qui, pourtant, n’est pas et ne sera jamais la sienne.

C’est donc bien une guerre, oubliée presque, qui sert de toile de fond à cet album. Mais le sujet dépasse, et de loin, la seule anecdote  historique. Ce qui a séduit Pierre Alary dans le roman de Chalandon, ce sont les portraits que l’écrivain trace, d’une langue à la fois simple et extrêmement chantante, poétique presque à certains moments, de ces hommes qui ont voué leur vie à des idéaux qui, comme tout idéal, les dépassent.

C’est surtout le portrait d’une amitié que dressent Chalandon et Alary : l’amitié entre le jeune Français, Antoine, et un " soldat " de l’IRA, Tyrone.

Et de par le titre de ce livre, on sait, évidemment, que cette amitié va déboucher sur une trahison. Mais l’important, dans cet ouvrage, c’est moins le récit lui-même de cette trahison que les cheminements des personnages principaux, un cheminement qui ne peut qu’aller de la vie à la mort, finalement.

Pour adapter ce roman en bande dessinée, Alary a voulu respecter totalement l’écriture de Chalandon, et, ce faisant, rendre hommage à une langue littéraire qui, de part en part de ce livre, éclaire les chemins et les destins d’Antoine et de Tyrone.

Dans un style épuré, Pierre Alary construit son livre comme un roman, en chapitres séparés les uns des autres par des extraits d‘interrogatoires uniquement écrits. Des chapitres qui se différencient les uns des autres par la sensation réelle du temps qui passe, un temps qui nous emmène jusqu’en 2006, une sensation accentuée par  le vieillissement progressif des traits des différents protagonistes, mais aussi par les couleurs utilisés, presque monochromatiques à certains moments.

Très littéraire, dans le bon sens du terme, ce livre se regarde autant qu’il se lit, avec, de ci de là, quelques phrases aux images bien présentes : " la beauté terrible ", " une colère naïve ", " je me dégoûtais de tristesse "...

Le personnage central, axial, Antoine, est aussi perdu que le sont les Irlandais à la poursuite d’une identité perdue, ou refusée… C’est sans doute une image paternelle qu’il recherche, qu’il trouvera pour mieux la perdre. Une réalité d’amour, au sens large du terme, une amitié entre hommes.

L’existence est  ainsi faite, dans tous les conflits, que s’y retrouvent des points communs, des convergences souvent incompréhensibles. Et de ce fait, ce livre éveille des échos très actuels ! Il nous parle d’une guerre de religions, il nous montre un être faible prêt à s’agenouiller avec tout le monde pour une foi que, pourtant, il ne partage pas.

Fable cruelle sur l’engagement, celui du combat comme de l’amitié, une amitié considérée elle aussi presque comme une lutte, " Mon Traître " est un livre tout en nuances qui parvient à nous faire aimer Antoine, un personnage pourtant falot, mais dont les dérives sont tellement proches, finalement, de nos propres quêtes humaines.

L’amitié entre hommes, surtout sur fond de guerre et de violence, n’a besoin ni de mots ni de gestes pour s'exprimer. Elle se révèle, d’abord et avant tout, avec pudeur. C’est le cas dans le roman originel, ce l’est aussi dans cette adaptation bd, une adaptation qui évite, avec simplicité et talent, tout ce qui pourrait nuire à l’intensité humaine du récit.

On ne peut qu’être frappé, ne fut-ce qu’en feuilletant ce livre, par la présence, dans chaque page ou presque, de plans rapprochés qui mettent en évidence les regards des personnages… Des regards qui en disent bien plus long que les plus beaux textes, peut-être. Des regards qui, en définitive, forment peut-être la véritable trame de ce récit.

Pierre Alary aime la littérature, il le prouve d’album en album. Mais il n’a jamais été aussi loin dans l’écriture, une écriture qui n’est certes pas la sienne mais qu’il s’approprie, que dans ce livre-ci… Un livre superbement humain, extrêmement intelligent, sans jugement, ambigu parfois, mais toujours très proche de ce que peut ressentir tout un chacun… La trahison est une vérité universelle, et trahir, ce n’est pas toujours renoncer !

 

Jacques Schraûwen

Mon Traître (auteur : Pierre Alary, d’après le roman de Sorj Chalandon – éditeur : Rue De Sèvres)