Magritte : Ceci n'est pas une biographie

Magritte
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Magritte - © Le Lombard

Magritte peignait le surréel de manière souvent extrêmement réaliste. Ici, ses œuvres, une nouvelle fois, se confrontent au réel, au long d’un livre absolument somptueux !

Un tableau, quel qu’il soit, ne se raconte pas. Il en va de même pour ce livre étonnant, pour cet album qui s’inscrit pleinement, de par sa forme comme de par son contenu, dans le domaine de l’art, le neuvième ici !

Tout au long des quelque 60 pages de ce " Magritte ", on suit les pas d’un personnage qui aurait pu naître de la seule imagination du peintre belge. Falot, petit bourgeois, petit fonctionnaire, Charles va obtenir – enfin - une promotion que son sérieux de travailleur fidèle a largement méritée. Et il ne résiste pas à un petit coup de folie : Sur la place du Jeu de Balle, à Bruxelles, dans une échoppe du Vieux Marché, il achète un chapeau. Pas n’importe quel chapeau : un chapeau melon ! Et ce chapeau va l’emmener dans un univers dont il n’avait aucune connaissance, aucune conscience, celui de l’inconscient, celui des œuvres d’un peintre auquel il ne comprend rien.

Les premières planches de cet album sont totalement construites selon les codes de la bd. Mais cela ne dure pas… Parce que, très vite, Charles va se trouver en confrontation immédiate, et vécue, avec les tableaux de Magritte d’une part, avec sa vie d’autre part. Il va pénétrer dans les premiers pour tenter de découvrir qui est le second.

Ce thème d’un quidam prenant vie dans un univers inventé aurait pu engendrer un album " fantastique ", " onirique ". Mais il n’en est rien. On a vraiment l’impression que, pour réaliser ce livre, Vincent Zabus, le scénariste, et Thomas Campi, le dessinateur, ont appliqué des règles typiquement surréalistes : l’écriture automatique et le cadavre exquis.

Il en résulte un récit sans cesse éclaté, au travers duquel l’essentiel reste toujours l’univers visuel, ses possibilités de représentation.

Ce n’est pas du fantastique, non, c’est une somme de principes résolument surréalistes appliqués à la bande dessinée.

Ceci n’est pas une biographie. Ce n’est pas non plus une analyse pseudo-psycho-intello d’une des œuvres picturales les plus importantes du vingtième siècle. Ni exégèse ni vulgarisation, ce " Magritte " est un livre inclassable, mais dont le propos, finalement, est celui qui a toujours été celui de René Magritte : qu’est-ce que l’art, et, surtout, quelle est son importance dans ce qui peut faire (ou défaire ?...) l’humanité de tout un chacun.

Et dans cet album comme dans les tableaux et les dessins de Magritte, le jeu est continuel, entre l’idée et ses possibles représentations, entre l’ici et l’ailleurs, entre la personne et ses actes, entre l’art et le réel.

Le vrai message de René Magritte, finalement, n’est-il pas de pousser le spectateur à dépasser ce que son seul regard cherche à lui faire comprendre, à refuser ainsi toute compréhension pour découvrir un nouveau monde, celui de la sensation, celui du non-dit, du non-prononçable, celui de l’émotion ?

Charles, héros bien malgré lui de cette histoire imaginée par Zabus et dessinée par Campi, va suivre cet itinéraire jamais tracé et toujours changeant, jusqu’à, non pas se découvrir lui-même, mais se " ressentir ". Il va arrêter d’être spectateur des tableaux qu’il croise pour en devenir l’heureux acteur. Et c’est en étant acteur des œuvres de Magritte qu’il va pouvoir découvrir aussi les richesses de l’amour.

Mais c'est indubitablement l’art qio est au centre de ce livre, comme il l’est finalement dans toute société qui se veut vivante !

Le travail de Zabus, par ailleurs homme de théâtre, est souvent assez proche de l’écriture dramatique. C’était le cas, par exemple, dans " Macaroni ", ou " Les petites gens ", deux albums qu’il a créés avec, déjà, Thomas Campi au dessin. Mais ici, c’est une tout autre manière de travailler qui a présidé à son scénario. Il y a, dans ce " Magritte ", une espèce d’ambiance cinématographique, un peu comme s’il avait imaginé ce qu’il nous raconte par séquences. Des séquences qui, grâce au talent exceptionnel de Campi, prennent vie et mouvement.

Loin d’être didactique, loin aussi de n’être qu’un livre-hommage à un peintre connu, loin d’être descriptif d’une existence se cachant de toute façon derrière une œuvre, nos deux compères ont réussi un tour de force : nous offrir un vrai " livre d’art ", extrêmement personnel, une vraie bd aussi, et nous donner, en même temps, le désir souverain de nous attarder devant les œuvres originales (et originelles) de Magritte.

" Magritte " est un livre à ne pas rater, croyez-moi ! Le talent graphique de Thomas Campi, la fulgurance de ses couleurs, l’intelligence de son découpage, l’anti-ligne claire dont il fait preuve dans les visites visuelles qu’il fait des tableaux de Magritte, tout cela est envoûtant, et tout cela fait, en osmose parfaite avec le scénario de Zabus, une œuvre du neuvième art qui se lit tout autant qu’elle se regarde : avec passion !

 

Jacques Schraûwen

Magritte : Ceci n’est pas une biographie (dessin : Thomas Campi – scénario : Vincent Zabus – éditeur : Le Lombard)

 

 

Lien vers le musée Magritte