Loisel et Druillet : deux grands du neuvième art à toujours redécouvrir !...

Régis Loisel se plonge dans l’univers de Disney, tandis que se rééditent les œuvres magistrales de Philippe Druillet : des livres étonnants que tout bédéphile se doit de connaître !...

Jacques Schraûwen

Mickey Mouse : Café « Zombo » (auteur : Régis Loisel – éditeur : Glénat)

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Café zombo © Glénat

Régis Loisel, c’est, bien entendu, l’auteur de la meilleure des séries d’heroic fantasy à la française, " La quête de l’oiseau du temps ". Une belle réussite, incontestablement, qui, malheureusement, a entraîné une mode en bd où le pire a trop souvent côtoyé le simplement mauvais !

Régis Loisel, c’est aussi le coauteur de la série franco-québécoise " Magasin général ", terminée il y a peu, et dans laquelle s’abordent des thèmes chers depuis toujours à Loisel : l’intégration, la tolérance, la différence, sexuelle aussi, la vie en groupe, le plaisir de vivre et de savourer le temps qui passe.

Régis Loisel, c’est également " Le grand mort ", qui ressemble à de la fantasy mais qui réussit à aller beaucoup plus loin que le simple récit d’aventures improbables.

Régis Loisel, enfin, c’est l’extraordinaire " Peter Pan ", une relecture cruelle, étonnante, dérangeante mais envoûtante d’un des plus grands mythes de la littérature mondiale. Avec Loisel, l’enfance n’a jamais rien d’idyllique !

Et Régis Loisel, aujourd’hui, c’est ce Mickey Mouse, en hommage à l’œuvre de Walt Disney, certes, mais, surtout, en décalage avec le " tout le monde il est beau tout le monde il est gentil " qu’est devenu l’empire de Disney !

Graphiquement, Loisel s’est totalement immergé dans le Mickey des années 50/60, en appliquant les codes qui étaient ceux utilisés dans le fameux " Journal de Mickey " : beaucoup de mouvement, de page en page, pour que le jeune lecteur ne s’ennuie jamais.

Pour le scénario, Loisel a utilisé les habituels méchants, plus bêtes que dangereux finalement, qu’appréciaient Disney et ses collaborateurs. Mais il a ancré tous ces personnages hyper connus dans un contexte réel qui, lui, n’a plus grand-chose à voir avec la manière dont les studios Disney construisaient et construisent encore leurs récits.

Dans cet album, nous sommes en période de crise, de récession. Plus de boulot pour personne, mais des margoulins qui profitent de la situation, et la pauvreté ambiante, pour exproprier tout le monde et se lancer dans la construction d’un projet immobilier uniquement destiné à ceux qui ont de l’argent, de la richesse, du pouvoir. Le café zombo, qui donne son titre à ce livre, c’est une mixture qui drogue les ouvriers pour qu’ils fournissent un travail sans rouspétance !

C’est bien de notre monde et de notre époque que nous parle ce bouquin. Mais il le fait avec humour, un humour débridé et quelque peu surréaliste parfois. On a parfois l’impression que le Mickey de Loisel doit autant à Disney qu’à Avery ou Chaplin : humour, satire sociale, tendresse aussi, et création d’un univers totalement personnel.

Sous des aspects " légers ", Loisel réussira toujours à étonner ses lecteurs, à se retrouver là où on ne l’attendait pas !...

Intégrale de Druillet : Vuzz, Yragaël et Urm Le Fou (éditeur : Glénat)

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Yragael © Glénat

Philippe Druillet fait lui aussi partie de la toute grande histoire de la bande dessinée, cet amusement populaire devenant, dans les années 70, un art à part entière, le neuvième.

Nombreux sont les lecteurs de Pilote qui, comme moi, ont été ébahis de trouver dans les pages de leur magazine des histoires aux couleurs puissantes, au graphisme créant une espèce de calligraphie au service d’un univers jamais vu auparavant dans aucun album de bd !

Ce furent Lone Sloane, Yragaël, Urm… Et c’était un peu comme si, subitement, la peinture et ses outrances possibles et même essentielles jaillissaient dans la presse pour jeunes.

Résumer ces histoires tient de l’impossible, et c’étaient, et ce sont toujours, des livres qu’on regarde plus qu’on lit, dans lesquels le regard du lecteur a une plus grande importance que son esprit d’analyse. Druillet, c’est du lyrisme, c’est de la démesure, ce sont des paysages improbables mais extrêmement vivants et vibrants, ce sont des mélanges de couleurs étonnantes, inattendues toujours, déstabilisantes surtout. Druillet, bien sûr, ce sont aussi des histoires racontées, un peu à la manière des grandes sagas nordiques, mais adaptées dans un monde de science-fiction mêlée d’un fantastique à la Lovercraft.

Et voici donc que se rééditent (enfin !....), et de manière parfaite au niveau des couleurs et des compositions, Yragaël et Urm, les albums les plus représentatifs peut-être de ce que fut l’apport de Druillet à la bd.

Quittant Pilote, il a créé, avec Giraud et Dionnet, le mensuel Métal Hurlant et les éditions des Humanoïdes associés. Et ce fut là, dans l’aventure de ce magazine absolument somptueux, que la bd SF se vit offrir ses plus belles lettres de noblesse.

Il y avait un style Métal Hurlant, tant dans le dessin, d’ailleurs, que dans le contenu éditorial. Et ce style, proche de celui de Giraud devenant Moebius, on le retrouve dans l’autre album consacré à la réédition des œuvres de Druillet : Vuzz. Là, pas de couleurs, mais du noir et blanc presque épuré, là, pas de grandes fresques mettant en lutte des personnages nombreux, mais la présence centrale d’un seul antihéros dont les seules nécessités sont de se nourrir et de prendre du plaisir. Ce livre est, en quelque sorte, un portrait décalé d’un monde post-apocalyptique, d’une évidente déshumanisation, un portrait à la fois désabusé et plein d’un humour féroce.

Rééditer Druillet, avec la qualité de ces deux rééditions-ci, c’est faire œuvre de reconnaissance d’un artiste à part entière qui a, de temps en temps, choisi la bande dessinée comme terreau de son sens aigu de la création.

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vuzz © Glénat

Ces trois livres surprennent… Loisel, dessinateur d’aujourd’hui, Druillet, dessinateur complexe d’hier et d’avant-hier, se rejoignent ainsi dans une conception du neuvième art qui en souligne, d’abord et avant tout, la variété et les mille différences.

 

Jacques Schraûwen