Les Reflets Changeants

Les reflets changeants
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Les reflets changeants - © Le Lombard

Trois personnages, trois âges, de la jeunesse à la vieillesse, le temps qui passe, l’amour comme horizon à sans cesse redécouvrir, et le midi de la France…

Un superbe roman graphique, humain, poétique, quotidien…

Il y a Emile, un vieil homme qui n’oublie rien de sa jeunesse vécue en Algérie et de la déchirure qu’il y vécut au moment de l’indépendance… Et son présent, c’est la surdité, c’est la sensation douloureuse d’une fin de vie.

Il y a Elsa, 22 ans, ronde et amoureuse d’un garçon dont on devine qu’il a des addictions qui le détruisent, et la détruisent, elle aussi… Et il y a un autre amour naissant, et les questions qu’elle se pose sur son devenir.

Il y a Jean, 55 ans, séparé, adorant sa fille, mais rêvant aussi et surtout à des ailleurs au gré des vagues et de leurs possibles voyages… Et il y a les conflits qui le poussent, parfois, à des mots qui lui deviennent des regrets.

La force de cet album " choral ", c’est de parvenir à mettre en parallèle ces trois êtres humains, et à réussir à ce que leur rencontre n’ait rien de " construit ", mais qu’elle appartienne, le plus simplement du monde, au fil des heures et des jours.

Aude Mermilliod aime ses personnages, elle vit à leurs côtés, elle accompagne leurs gestes, leurs doutes, leurs rêves et leurs démissions… Et elle nous les fait aimer, par petites touches, par chapitres qui, tous, prennent le temps de nous glisser à notre tour aux côtés tantôt de Jean, tantôt d’Elsa, tantôt d’Emile.

Ce livre qui rend hommage, de par son titre, à " La Mer " de Charles Trenet, se révèle, en fait, un triple miroir, et de chacun de ces miroirs jaillissent d’infinis reflets, sans cesse mouvants.

La grande et belle caractéristique de ce livre, c’est aussi qu’il se conjugue, certes, au rythme de trois âges, mais d’abord et avant tout à taille humaine. Et cette volonté de l’auteure de se contenter, d’une certaine manière, de nous montrer vivre des gens qu’elle aime, cette volonté, donc, devient aussi celle de ne porter aucun jugement quant aux passés, aux attitudes, aux révoltes ou aux silences de ses trois personnages. Emile, par exemple, le vieil homme, pourrait être montré comme un affreux raciste. Mais le regard que pose sur lui Aude Mermilliod est un regard sans violence, sans réprimande... Elle a décidé d’éviter tout manichéisme, et c’est ce qui rend, sans doute, son livre particulièrement attachant, puisqu’il permet à tout un chacun, finalement, d’entrer, du regard et de l’esprit, dans le récit pluriel qu’elle nous propose.

Le lecteur se reconnait dans les reflets changeants des trois (anti-)héros de ce livre, et chacun se retrouve ainsi confronté, en douceur, à ses propres errances.

Ce qui fait toute la beauté, aussi, de ces " Reflets changeants ", c’est le fil conducteur des trois destins qui nous sont offerts, un fil conducteur qui, sans mièvrerie, nous rappelle que toute existence pourrait peut-être se résumer à la force des sentiments qu’elle éprouve et qu’elle fait éprouver à son égard.

Emile aime, par-dessus tout, son épouse, et c’est cet amour qui va motiver ses décisions les plus définitives.

Jean aime sa fille comme un trésor découvert à l’aube presque de sa vieillesse, mais il va devoir choisir d’autres voies pour que cette passion ne s’étiole pas.

Elsa est amoureuse d’un garçon qu’on ne voit pratiquement pas, mais c’est un autre amour qui va la révéler à elle-même, tout en lui permettant, aux miroirs qu’elle croise, de se découvrir belle et désirable.

" Les Reflets Changeants ", c’est une des excellentes découvertes à faire, en cette rentrée littéraire qui voit se multiplier, sur les étals des librairies de toutes sortes, des centaines de titres différents.

C’est un récit à la fois tendre et poétique, à la fois émouvant et passionnant, à la fois littéraire et visuel.

C’est une réussite qui naît, aussi et surtout, d’une osmose parfaite (il n’y a pas d’autre mot), entre le dessin, la couleur et le texte. Ces trois éléments (trois, comme les personnages…) sans cesse mêlés créent un rythme qui est celui du temps qui passe.

Mourir, cela n’est rien, disait Brel. Mais vieillir…

Elsa, Jean et Emile, sur les chemins de l’existence, se retrouvent à trois endroits différents. Mais de là où ils sont, ils peuvent, librement, se regarder vivre les uns les autres, et se vouloir complices aussi de leurs existences parallèles.

Vieillir, finalement, est un voyage inhérent à l’humanité, et ce livre, à ce titre, est superbement humaniste…

 

Jacques Schraûwen

Les Reflets Changeants (auteure : Aude Mermilliod – éditeur : Le Lombard)