Les Lectures De Votre Été – Le Carrefour

1968 : le joli mois de mai fleurit dans les universités, et  loin de ce qui ressemble à une révolution, Elias Baumer, inspecteur d’assurances, s’installe dans un village dont le carrefour a déjà provoqué bien des morts.

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Le carrefour © Bamboo

Sur quoi enquête-t-il ? Quelle est sa mission ? Au fil des pages, on comprend que son patron le houspille pour qu’il traite d’un autre dossier. Mais il s’entête, il s’accroche. C’est que ce carrefour, on le devine, occupe une place importante dans son existence, comme dans les existences de tous les habitants de ce village.

Et, lecteur, on se plonge avec lui dans une ambiance à la Simenon. Elias est en effet un de ces personnages que l’auteur belge aimait décrire : un peu falot, sans envergure, mais avec une vraie volonté dans la simplicité. Le village, lui aussi, pourrait être un de ceux visités par Maigret, ou un de ces lieux de Province dans lesquels Chabrol aimait se perdre.

Mais ne vous y trompez pas, surtout : ce " Carrefour " n’a rien d’un roman policier! Et si enquête il y a, elle cherche exclusivement à expliquer une existence à la dérive, pas à démasquer un coupable.

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Le carrefour © Bamboo

Arnaud Floc’h est un orfèvre du scénario, sans aucun doute possible. Il mène se récit avec brio, choisissant de se placer le plus près possible de ses personnages, et le faisant avec une lenteur pratiquement rurale, provinciale, en prenant le temps de montrer et de laisser parler tout un chacun. Ce sont des portraits croisés qu’il nous livre : celui d’un lieu, ce fameux carrefour mortel, celui des habitants du village, le médecin et les deux garagistes, celui d’Elias et de sa fille Marianne, celui d’une famille, celui d’une époque. Et tous ces portraits sont dépendants les uns des autres, sans aucune lourdeur, sans aucun temps mort non plus. Ce sont deux existences, surtout, que nous raconte le scénariste : un couple père/fille à la recherche d’une rédemption, à la seule poursuite de leur vérité toute personnelle.

Grégory Charlet, le dessinateur, suit le même mouvement lent que son scénariste, et son dessin, lumineux, prend, lui aussi, tout son temps pour qu’existent, vraiment, avec vérité, tous les personnages et tous les lieux décrits, racontés…  Et il le fait avec une clarté tranquille, sereine, malgré le poids qu’aurait pu avoir le thème abordé.

Les flash-back sont nombreux, dans cette histoire qui voit se vivre en parallèle l’année 68 et le début des années 50. Ce sont des souvenances humaines, alors, que dessine Charlet, dans un noir et blanc aux contrastes marqués, et qui ponctuent avec talent l'évolution du récit.

A la fois " classique " dans sa construction, et moderne dans son approche des personnages mis en scène, ce livre est pour moi une excellente surprise. Il parvient à restituer toute l’ambiance de mai 68, mais en arrière-plan, et sa force et son intelligence sont de ne parler d’un lieu que par la portée qu’il peut avoir pour des personnages "tangibles".

"Le Carrefour", c'est un album de quelque 105 planches, d’une qualité somptueuse, d’une intelligence graphique et littéraire remarquable.

Une lecture, donc, à ne pas rater, croyez-moi !

 

Jacques Schraûwen

Le Carrefour (dessin : Grégory Charlet – scénario : Arnaud Floc’h – éditeur : Bamboo/Grand Angle)