Les Lectures De Votre Été – Boitelle et Le Café Des Colonies

Maupassant et la bd, c’est un mariage souvent tenté, souvent réussi… Et c’est encore plus le cas avec cet album-ci qui nous replonge dans le racisme quotidien et " normal " de la fin du dix-neuvième siècle !

3 images
Boitelle © Bamboo

A la fin du dix-neuvième siècle, dans la France profonde, quelque part du côté de la Normandie, le père Boitelle est un ouvrier vidangeur. Fosses, puisards, égouts, fumier, il s’occupe de tout cela, sans y prendre aucun plaisir, avec la simple nécessité de gagner sa vie et de nourrir sa famille.

Un jour, en allant toucher son dû chez le notaire, il aperçoit une statuette africaine représentant une femme. Il en ressent une telle émotion que le notable, en lui offrant un verre de calvados, le pousse à raconter son histoire.

Et Boitelle raconte… Ses années de jeunesse, soldat au Havre, et la rencontre avec Norène, une serveuse de bar à la peau d’ébène. Et le grand amour, alors, qui l’a envahi, qui a envahi cette superbe femme.

Mais voilà, dans les années 1800, même finissantes, une " négresse " n’a pas à se mêler aux Blancs ! Dans cette France provinciale, le racisme n’a rien de violent, certes, mais il est bien présent, aussi présent que la tradition qui oblige un jeune homme à respecter les décisions de ses parents, même en ce qui concerne l’amour et le mariage. Aussi présent que ces attractions presque foraines, villages " d’indigènes ", qui permettent à tout un chacun de faire la différence entre la civilisation française et le reste du monde.

Ce livre nous raconte donc, avec une simplicité tranquille, une histoire d’amour qui se termine mal.

Et il nous la raconte avec infiniment de talent et de tendresse.

3 images
Boitelle © Bamboo

De tous les écrivains du dix-neuvième siècle (je ne parle pas des poètes…), Maupassant est celui qui, au travers de ses nouvelles surtout, a su user d’une langue sans apprêts, d’une langue, bien sûr travaillée, mais simple, d’abord et avant tout. Nombre de ses contes, ainsi, décrivent simplement une conversation entre plusieurs personnages, une conversation qui aboutit à une espèce de monologue au long duquel un des personnages se raconte, se livre, et dresse, en même temps, et sans en prendre conscience, l’instantané pratiquement sociologique d’une époque, d’un groupe humain, d’une " caste ".

L’intelligence de Didier Quilla-guyot a été de rester extrêmement fidèle au texte originel de Maupassant, un texte déjà dialogué, en quelque sorte. Et même quand pour appuyer son propos, celui de l’analyse sans jugement d’un racisme ordinaire, même quand il ajoute des détails à son récit, on reste, profondément, enfoui dans l’âme de Maupassant.

Le talent de Sébastien Morice, à qui on doit Papeete 1914, ou Facteur pour femmes, c’est d’avoir compris le côté presque cinématographique de l’écriture de Maupassant, et d’être parvenu à le transformer en bande dessinée.

Les couleurs, que l’on doit aussi à Morice, sont superbes, avec des jeux d’ombres et de lumières extrêmement prononcés, avec une bonté dans l’approche qu’il a des personnages qu’il met en scène. Même les parents de Boitelle, qui finissent par lui interdire de se marier avec une femme " finalement trop noire ", ont un air gentil, agréable. Humain, tout simplement!

Là où Maupassant (et le scénariste de cet album) décrivait une réalité pour la dénoncer, sans doute, mais sans remous inutiles, Sébastien Morice fait de même avec son dessin, un dessin tout en lueurs et en humanisme tranquille.

Un excellent livre, aussi important et bien construit que la nouvelle dont il est inspiré. Un livre qui se termine, avec originalité, par une " nouvelle " écrite par le scénariste, et qui nous permet, au-delà de la tristesse d’un amour interdit et détruit par les habitudes d’une société inintelligente, de découvrir ce qu’aurait pu devenir cette " négresse " après son abandon par le jeune Boitelle !

Un album, sans aucun doute, à mettre entre toutes les mains et devant tous les regards soucieux de découvrir, au travers de notre passé, ce que nous pourrions, qui sait, redevenir !

 

 

Jacques Schraûwen

Boitelle et Le Café Des Colonies (dessin : Sébastien Morice – scénario : Didier Quilla-Guyot – éditeur ; Bamboo/Grand Angle)