Les Danois

Les Danois
4 images
Les Danois - © Le Lombard

Un " roman graphique " d’anticipation ancré dans ce que vit notre société, aujourd’hui… Une chronique où entendre l’auteur, Belge, parler de ce livre étonnant et particulièrement intelligent !

L’histoire ne se passe pas aujourd’hui, mais demain, dans un avenir proche en tout cas.

Au Danemark, une naissance pose un problème grave : une femme originaire d’Afrique du Nord met au monde un bébé blond aux yeux bleus. Un enfant dont, pourtant, preuves adn à l’appui, le père est bien son mari. Un mari qui n’a rien d’européen…

Ce problème va très vite prendre des proportions de plus en plus grandes, la cause en étant un rétrovirus qui devient épidémique, et se propage de pays en pays.

Dans cet album, on suit ainsi le destin de cette première femme " atteinte ", le destin d’une Danoise pure souche, aussi, et l’enquête de journalistes, les recherches à la limite de la légalité de firmes pharmaceutiques voulant à tout prix vendre un vaccin sans même que son efficacité soit avérée.

On se trouve donc, ici, dans un livre choral, de par le nombre de personnages, d’abord, de par le nombre de thèmes qui y sont abordés, également.

On se retrouve plongés, lecteurs attentifs et étonnés, dans un scénario qui va au bout de toutes les pistes qu’il ouvre. On y parle, à force de tranches de vie qui se croisent, s’évitent, se retrouvent, se confondent, on y parle d’une société obligée d’évoluer, d’une société obligée aussi de revenir en arrière pour éviter que des intégrismes religieux usent et abusent de l’avortement, par exemple.

Cela aurait pu également être une enquête de type policier, puisque, en fait, c’est à la recherche de la première personne touchée par ce rétrovirus que différents personnages se lancent. Et qu’il en est un, parmi les héros ou anti-héros de ce livre, qui se bat pour qu’on ne puisse pas isoler ce " premier " virus, par utopie peut-être, par envie d’une société nouvelle.

Intransigeance, infidélité amoureuse, amour, haine, tous les sentiments se mêlent dans cet album qui, finalement, cherche infiniment plus à sentir les choses qu’à les comprendre ou les analyser…

Vous l’aurez compris : au-delà de la simple relation d’une anticipation qui, pour farfelue qu’elle puisse paraître, n’en répond pas moins, cependant, à un vrai problème de société, ce livre aborde des thèmes particulièrement humains, humanistes même. Sans en faire l’apologie, Clarke, l’auteur de ce livre, nous décrit plusieurs formes de violence. Et, surtout, la montée en puissance d’un chaos qui, dépassant toutes les frontières, qu’elles soient géographiques ou culturelles, raciales ou religieuses, se généralise. Et ce qui se généralise en même temps, face à un ordre établi qui ne parvient pas à juguler ce chaos, c'est l’espoir d’un monde nouveau en gestation, l’espérance un peu folle de voir jaillir de ce chaos une chance de neuve harmonie.

Pour raconter cette histoire, Clarke a choisi la voie du classicisme. S’intéressant d’abord et avant tout à ses personnages, il a pris l’option d’un dessin sans effets spéciaux, ai-je envie de dire. On aurait pu s’attendre avec un tel thème à un traitement à la Bilal, peut-être, mais il n’en est rien, loin s’en faut ! Découpage en gaufrier classique, accent graphique mis sur les visages et leurs expressions, d’une part, sur les mouvements d’autre part, sur les décors à certains moments, également, tout participe, dans ce livre, à ce que la narration soit linéaire, accessible sans envolées lyriques inutiles. La couleur de Cerise, à ce titre, ne cherche pas non plus à éblouir. Elle accompagne le récit, crée les ambiances nécessaires à l’évolution des personnages et des situations, et son sens de la lumière fait merveille dans cette histoire qui, tout compte fait, parle d’ombres et de clartés, au travers de personnages qui, tous, à leur manière, ont une faille… C’est aussi ce qui est extrêmement réussi dans ce livre : l’absence totale de manichéisme et, même, la mise en brèche de certains clichés raciaux, religieux, ou racistes, le tout étant traité avec, aussi, de l’humour !

Je ne sais pas si la littérature, et l’art, au sens large de ces termes, sont capables de faire changer le monde. Ce dont je suis certain, par contre, c’est que seule la culture, dans son ensemble, peut encore, de nos jours, faire réfléchir une foule qui, par ailleurs, se voit de plus en plus " panurgisée ".

Véritablement politique, au sens premier du terme, dans son propos, cette bande dessinée se révèle ainsi une véritable œuvre artistique. Et Clarke, de livre en livre, en parallèle de ce qu’il fait avec " Mélusine ", se dévoile, lui, comme un auteur de plus en plus important dans l’univers du neuvième art !

 

 

Jacques Schraûwen

Les Danois (auteur : Clarke – couleurs: Cerise - éditeur : Le Lombard)