Le Voile Noir

Le voile noir
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Le voile noir - © Casterman

Une jeune fille part pour la Syrakie, deux amies vont la rechercher. Cette bd est un portrait puissant de ce qu’est la " radicalisation ", de nos jours. Dans cette chronique écoutez les deux auteures en parler…  

Pour parler du djihadisme et de l’embrigadement des jeunes, les auteurs de cet album ont choisi la voie de l’humour et de laventure. Ce qui n’empêche pas ce livre, loin s’en faut, d’être important !

Le scénario est d’abord un scénario d’aventures, oui, l’aventure de deux femmes, de deux générations différentes, qui décident de prendre des risques pour aller récupérer une jeune fille qui leur est proche, et cela dans l’enfer d’une guerre aux intégrismes déshumanisants.

Et l’aventure, au sens large du terme, au sens presque romantique du terme, est au rendez-vous, de bout en bout. Il y a des poursuites, il  y a de l’exotisme, il y a des paysages brûlés par le soleil, il y a des guerriers, des morts, de l’espoir, des sourires, de la révolte.

Mais il y a aussi de l’humour, énormément d’humour, même, porté par un des deux personnages principaux, l’éblouissante Tante Alice, obligée de se déguiser en homme, en combattant djihadiste pour arriver à ses fins. Une tante Alice, ma foi, qui n’est pas sans rappeler la tante Sidonie de Bob et Bobette…

Mais derrière cet humour et cette aventure, le propos, qui s’adresse sans aucun doute en priorité à un public adolescent, est extrêmement sérieux. Il analyse, avec, en toile de fond, une véritable connaissance du monde qui nous est décrit et raconté, une réalité innommable : la prison des femmes, par exemple, les motivations plus que floues de la plupart des  guerriers de la religion, l’armée des femmes libres, aussi, qui peut sembler née de l’imagination des auteures, mais qui existe, semble-t-il, réellement.

Et à ce titre, ce livre est un vrai livre de femmes ! Pas de féministes, non, mais de femmes désireuses, simplement, à deux, une dessinatrice et une scénariste, de nous parler d’aujourd’hui et des femmes actuelles qui continuent à être des proies…

On aurait pu s’attendre à un livre extrêmement descriptif, un livre n’hésitant pas à montrer la réalité, au travers des mots ou des dessins, dans toute son horreur. Ou, tout au contraire, un récit laissant la part belle aux grands sentiments, à l’honneur et au courage.

Mais Dodo, au scénario, et Cha au dessin, ont évité toutes ces évidences, toutes ces facilités.

C’est à l’essentiel qu’elles ont voulu aller, tout de suite. Et  l’essentiel se vit et se vivra toujours, que ce soit en Syrakie, en France ou en Belgique, à hauteur humaine. A hauteur de jeunes femmes et de jeunes hommes manipulés par la vie et par des idéologies dont le seul but est de prendre le pouvoir sur les corps comme sur les âmes.

De ce fait, ce livre, mouvementé à souhait, est un livre extrêmement agréable à  lire, moderne dans sa construction et son graphisme, et évitant, tant que faire se peut, tout voyeurisme qui n’aurait qu’affaibli le " message " des auteures.

On y parle, bien entendu, de massacres, de cette horreur quotidienne que vivent des millions de personnes, aujourd’hui. Mais on le fait, ici, avec une évidente pudeur, une pudeur nécessaire pour que l’histoire qui nous est racontée continue, de page en page, à être celle de gens au travers desquels on peut reconnaître des proches, des voisins, des amis…

L’aventure, en bande dessinée, a ses codes, comme tout genre littéraire. Il faut de l’action, il faut du mouvement, il faut des rebondissements, il faut des décors exotiques, il faut des personnages hauts en couleurs.

Et c’est bien le cas ici, où la couleur, justement, accompagne le rythme de la narration, grâce à des contrastes marqués, à des aplats qui laissent la place à l’action et qui aident à créer les ambiances changeantes de cette histoire animée.

Quant au dessin, il ne manque pas de rythme non plus. Cha ne s’encombre pas de grands décors réalistes, son graphisme, humoristique d’abord et avant tout, aime à disproportionner les gestes et les expressions, leur donnant ainsi une efficacité et une lisibilité parfaitement assumées. Ce qui ne l’empêche pas de réussir aussi à nous offrir quelques paysages, quelques décors qui ont une vraie présence et aident à la " véracité " et à l’honnêteté de ce livre.

Ce " Voile Noir " vient à son heure, sans aucun doute possible. Destiné, en priorité peut-être, à un public jeune, il touche sa cible au cœur, par le sourire, le rire même, et l’aventure avec un A majuscule.

Mais ce que nous dit cet album est inscrit totalement dans les préoccupations qui sont celles de notre société, une société dans laquelle toutes les différences semblent de plus en plus mener à  l’incompréhension et à la haine. 

Ce " Voile Noir "  est donc à lire par toutes et tous, à lire, à faire lire aussi, en espérant qu’un livre encore, de nos jours, peut se révéler capable de " rendre moins con "…

 

Jacques Schraûwen

Le Voile Noir (dessin : Cha – scénario : Dodo – couleurs : Drac & Reiko Takaku – éditeur : Casterman)