Le Spirou de Frank Pé & Zidrou : La Lumière de Bornéo

La lumière de Bornéo
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La lumière de Bornéo - © Dupuis

Dans cette chronique, écoutez Frank Pé parler de ce livre, foisonnant, qui rend hommage à la beauté élémentaire de l’art et de la nature, et qui offrae au personnage de Spirou une nouvelle présence…

Une présence plus moderne, oui…

C’est sans doute, d’ailleurs, le but de cette " série " qui permet à des dessinateurs et des scénaristes de se frotter au mythe de Spirou, et de se l’approprier le temps d'un album.

Dans ce genre de démarche, on peut s’attendre au meilleur comme au pire. Ici, avec Frank Pé et Zidrou, on se trouve au sommet du meilleur, sans aucun doute possible! Bien entendu, on peut toujours trouver quelques faiblesses, ici ou là, penser que le scénario, parfois, file un peu dans tous les sens. Mais en étant honnête, on se doit aussi de constater que ces petites faiblesses se résolvent vite, au fil de la lecture… Les " vides " qu’on imaginait dans la narration se comblent plus loin dans l’album, et, finalement, ils sont un élément majeur, également, du récit.

Zidrou, je l’ai déjà dit, est un des scénaristes actuels les plus talentueux, un de ces auteurs capables d’aborder tous les sujets, tous les thèmes, et d’y insuffler une âme, une architecture, de l’humour aussi, pour participer, ainsi, à la création d’œuvres toujours résolument originales.

Le travail qu’il a fourni dans cette " Lumière de Bornéo " est d’ailleurs assez exemplaire, dans la mesure où, en dehors de quelques moments de sourires dont il a le secret, il s’efface derrière Pé, le dessinateur.

Artiste animalier époustouflant, Frank Pé est aussi un auteur qui s’approche au plus près de ses personnages, et on sent qu’il les aime, qu’ils ont fini par l’aider à les dessiner !

Il rend Spirou plus adulte. Je dirais même que tous les autres personnages de ce livre, à commencer par Fantasio, à continuer par le retour de Noé, le " dompteur " qui était cher à Franquin, à terminer par Champignac ou l’adolescente au doux nom de Fauvette, tous ces seconds couteaux sont nourris de caricature, et que Spirou, lui, est le plus réaliste. Un vrai héros actuel !

Il y a dans le dessin de Frank Pé un mouvement, une lumière, un bonheur qui jaillissent des planches. Il y a aussi, au-delà des décors qui peuvent être reconnus, un plaisir que Pé a de jouer avec les codes du fantastique, d’un fantastique à la Belge, jaillissant d’un quotidien connu et soudain déformé. Son sens des décors, par exemple, fait ici merveille. Il nourrit autant l’intrigue, pratiquement, que l’histoire racontée…

L’histoire de cette " Lumière de Bornéo " commence par un coup de gueule de Spirou. Il claque violemment la porte pour des raisons d’éthique journalistique. Il décide, dans la foulée, puisque Fantasio, lui, pour une fois ne le suit pas, de prendre le temps de vivre. Et d’apprendre à peindre.

En parallèle de cette espèce de fuite de Spirou, on retrouve Noé, qui, lui, retrouve sa fille qu’il a à peine connue et dont il doit s’occuper. Comme ce Noé, irascible avec les humains et seulement à l’aise avec ses animaux, pense ne pas pouvoir gérer cette adolescente révoltée, il la confie à Spirou.

En parallèle de ces deux histoires, il y a des tableaux qui apparaissent chez un marchand d’art, des peintures animalières qui excitent les appétits des amateurs d’art, des amateurs de spéculation d’abord et surtout !

En dernière parallèle de ces récits, il y en a un troisième : l’apparition, un peu partout sur la planète, de champignons noirs qui prolifèrent à une vitesse exponentielle et menacent à moyen terme l’équilibre alimentaire de la planète. C’est là l’occasion pour le compte Champignac d’apparaître, mais de se révéler aussi, tristement, totalement incapable de contrer cette invasion mycologique !

Et c’est au travers de ces parallèles narratives, qui finissent, évidemment, par interférer entre elles, par se réunir, par fusionner, c’est grâce à ces récits convergents que ce livre prend toute sa force, toute sa beauté, toute sa puissance, tout son " message " également.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit nullement, avec Frank Pé, d’une bd bobo et écologique ! Son " discours " est tout autre, il est celui de la beauté qui ne peut qu’être partage, il est celui du rêve qui, en cherchant à prendre vie, peut changer le cours des choses, il est celui de la nécessité d’arrêter de courir après le temps pour mieux le regarder passer, il est celui, non pas d’un retour à la nature, mais d’une écoute silencieuse des mille bruissements de tout ce qui nous entoure.

Et en définitive, c’est l’homme, et lui seul, qui se retrouve véritablement au centre de ce livre, de cette superbe fable qu’est " La Lumière de Borneo ".

Même dans une série comme " Spirou ", on peut innover, on peut aborder des thèmes qui, en d’autres temps, auraient pu paraître ardus. L’éthique journalistique, la mainmise de l’argent sur la presse comme sur l’art, la révolte progressive de la planète contre une civilisation de plus en plus déshumanisante, voilà ce qui est abordé dans ce livre qui possède d’indéniables qualités, tant au niveau du scénario que du graphisme.

Aucun amateur de Spirou ne pourra être déçu, aucun amateur d'une bande dessinée qui soit à la fois accessible à tous et acérée dans ses prises de position non plus!

Frank Pé et Zidrou, croyez-moi, ont réussi un des albums les plus réussis de cette série mythique qui n’en finit pas de passionner et d’émerveiller petits et grands!...

 

Jacques Schraûwen

Le Spirou de Frank Pé & Zidrou : La Lumière de Bornéo (dessin : Frank Pé – scénario : Zidrou – éditeur : Dupuis – octobre 2016)