Le Reste Du Monde : 3. Les Frontières – L'apocalypse est à nos portes !...

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le reste du monde - © casterman

Survivre pour espérer encore vivre… Recréer au quotidien des liens qui peuvent nier l’horreur… Ce reste du monde est pourtant un univers où même l’espérance se fait désespoir ! Une série bd aux accents d'anticipation très actuels...

Ce " Reste du monde " est, incontestablement, une série qui n’a rien de souriant ! Elle nous raconte, en quelque sorte, l’histoire d’une apocalypse.

Une femme en instance de divorce termine ses vacances dans les Pyrénées, avec ses deux fils adolescents. Et soudain, le monde bascule : un orage éclate, suivi de tremblements de terre, il n’y a plus d’électricité, plus d’informations, personne ne sait ce qu’il se passe, et c’est la survie, dans ce coin isolé du reste du monde, qui prévaut. La survie, avec ses violences, ses désespérances, ses pillages, ses déshumanisations…

C’est notre univers qui s’écroule, un peu comme chez Barjavel, dans Ravage. Mais dans ce troisième volume, intitulé " Les frontières ", le discours humaniste et optimiste de Barjavel disparaît au profit, et je ne sais pas si le mot est bien choisi, d’un pessimisme total…

Pour rendre compte de cette ambiance, de ces dérives humaines qui vont jusqu’aux violences les plus extrêmes, Jean-Christophe Chauzy a décidé de faire de son scénario à la fois un récit totalement inattendu, et en même temps un ensemble de faits qui ressemblent à du hasard organisé. Ce qui, finalement, est l’apanage de tout scénariste !... Ce troisième opus pourrait être celui des " retours " organisés…

Et ce qui est remarquable également, dans cette série, et dans ce troisième épisode plus particulièrement encore, c’est la qualité du " casting " ! Les personnages sont tous différents les uns des autres, ils ont tous de la chair, et ce sont eux, certainement, qui orientent le scénario et ses envolées parfois lyriques, parfois horrifiantes !

Dans cette série, dans ce livre-ci plus particulièrement encore, un des thèmes essentiels est celui de l’appartenance, volontaire ou non, à une famille, au sens large du terme.

On se trouve, du fait de cette catastrophe, dans un univers clos, avec des frontières surveillées par des militaires arabes, Marocains en l’occurrence, et c’est l’horreur qui règne…

Avec des groupuscules qui sèment la mort, au nom de dieux, parfois… Avec un groupe qu’on suit, de près, et dans lequel les deux adolescents du début de l’histoire, se trouvent comme au paradis : agriculture groupée, sens de l’entraide… Un paradis qui va devenir un enfer… Un enfer sur lequel, dans les toutes dernières pages, plane l’ombre de la mère de ces deux gamins, une mère qu’ils ont abandonnée, à sa demande, pour avoir une chance de survivre… Plane aussi l’ombre d’un père qui a retrouvé son sens des responsabilités…

C’est un peu comme si, pour échapper à ces frontières entre demain, hier et aujourd’hui, des frontières qui, comme toutes les frontières, ne sont qu’une apparence, l’humain, pour ne pas s’autodétruire, avait besoin de s’accrocher à des sentiments qui le dépassent, l’amour, l’amitié, le désir, voire même la haine. Le tout sur fond de politique, de pouvoir et d’humanisme détruit.

Ce qui plane surtout peut-être, dans ce livre, c’est l’ombre de Dieu, des dieux devrais-je dire. Mais ce ne sont que des ombres… L’homme a beau vouloir se rattacher à des croyances, à une foi, qu'elle qu'elle soit, il se retrouve seul face à lui-même, d’abord, face à un monde en rupture d’existence, ensuite.

Et si les références aux religions sont nombreuses, tout comme aux races, au travers de symboles parfaitement accessibles, si les références à la politique qui est nôtre aujourd’hui sont réelles aussi, si la référence même à une entité supérieure à l’origine de ce cataclysme est bien là, de page en page, dans la présence par exemple d’une voix off dont ne sait d’où elle vient ni de quelle " entité " elle est l’émanation, tout cela participe plus au symbolisme de la totale défaite humaine face aux éléments que de la réalité d’une quelconque divinité.

Cela participe plus du clin d’œil, aussi, qui allège quelque peu le récit : c’est le cas avec quelques noms de lieux comme " Hutopia ", ou " Camp de vacances ", ou des scènes de crucifixion, ou l’expression " la revanche des Arabes "… Ou le refuge que trouvent nos jeunes " héros " dans un château qui rappelle d’autres luttes religieuses, il y a quelques siècles…

C’est donc une série déprimante, oui, mais c’est surtout une série bédé passionnante, avec un dessin réaliste très expressionniste, avec une véritable construction graphique des pages, en diptyques à l’ancienne, presque, avec des jeux de perspective, de miroir aussi de page en page. La nature est omniprésente, dans ce qu’elle a de révolté vis-à-vis de l’humain, dans ce qu’elle a de mortifère aussi, avec ces cétacés et ces poissons échoués en pleines Pyrénées…

C’est de la bonne bande dessinée, oui, avec des rebondissements nombreux, avec une situation presque cinématographique, avec un thème terriblement d’actualité, celui d’une terre que l’homme détruit… Avec des personnages entiers et attachants, aussi !

Ce qui fait de ce livre une réussite, aussi, c’est le traitement de la couleur effectué par Jean-Christophe Chauzy. Tantôt presque irréelles, tantôt superbement réalistes, tantôt pesantes, tantôt pratiquement évanescentes, criardes parfois, fantastiques en d’autres moments, les couleurs de Chauzy complètent plus qu’elles accompagnent l’histoire qui nous est racontée et montrée.

" Le reste du monde ", c’est la fin du monde… la fin d’un monde en tout cas…

C’est une des séries majeures de ces dernières années, par son contenu, par son pessimisme fondamental, par le regard qui y est porté sur qui nous sommes et ce que nous faisons.

C’est aussi de l’excellente bande dessinée narrative sans angles morts, et avec des suspenses qui ne peuvent que donner l’envie de très vite en découvrir la suite !

 

Jacques Schraûwen

Le Reste Du Monde : 3. Les Frontières (auteur : Jean-Christophe Chauzy – éditeur : Casterman)