Le Rendez-Vous D'Onze Heures

Une biographie dessinée d’un peintre ancré dans son époque, artistiquement et politiquement. Un très bel album qui mêle avec talent la grande peinture et le neuvième art.

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Le rendez-vous d'onze heures © Editions Du Long Bec/Houot

Pas de fiction, dans ce livre, mais le rendu très fidèle d’une époque, et de différents lieux qui furent hantés par Gustave Courbet, ce peintre que l’on dit sentant le soufre à cause d’un seul de ses tableaux, " L’Origine Du Monde " ". Un tableau qui reste de nos jours, étrangement, chargé de sens puisque les réseaux sociaux continuent, d’une manière totalement imbécile et stupide, à bloquer toute reproduction de cette œuvre qui, avec un sens du réalisme totalement actuel, nous montre, sans apprêt, le lieu de féminité d’où naît toute existence.

Mais Gustave Courbet, c’est bien autre chose que ce petit tableau que l’on pense pornographique et qui n’est que poétique, à la manière dont les Fleurs du Mal le sont aussi…

On pourrait peut-être résumer ce que fut ce peintre du dix-neuvième siècle par une des phrases présentes dans cet album de bd : " comment se revendiquer du réalisme en refusant sa propre réalité ". Et c'et bien le trajet humain d'un artiste qu'on découvre ici. 

Réaliste, Courbet l’a été. Naturaliste aussi, d’une certaine manière, et précurseur également, au travers de ses marines, de l’impressionnisme.

Mais ce qu’il fut, d’abord et avant tout, c’est un artiste complet en butte à une société de convenances et d’habitudes. En lutte avec les bien-pensants, les grands juges de l’art nécessaire et acceptable, et, finalement, avec le pouvoir sous toutes ses formes, même politique.

Et le parti-pris d’André Houot a été de suivre, linéairement, l’existence de cet homme qui a connu la Commune, et de le faire tout au long d’un livre qui nous fait découvrir de tout près la vie culturelle de ce dix-neuvième siècle en bouillonnement.

Les anecdotes ponctuent le récit, tout comme les notes de bas de page qui replacent les événements et les êtres croisés dans leur contexte historique, on croise Corot, on devine Baudelaire et les frères Goncourt, mais on reste totalement attaché aux pas de Courbet.

Le fil narratif est sans doute la seule fiction de cet album, puisqu’il nous montre, dans un raccourci " fantastique " à la Maupassant, Courbet vieux parlant de lui à Courbet jeune. Et c’est cet artifice littéraire qui permet à Houot de ne pas se perdre et de ne pas nous perdre dans une biographie réussie et passionnante !

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Le rendez-vous d'onze heures © Les éditions du long bec/houot

Le dessin d’André Houot réussit à rendre hommage à la peinture de Courbet, mais il est aussi très abouti et utilise les codes de la bande dessinée avec brio : les détails, les lieux, les paysages, les bâtiments, les transports en commun, la nature, les ombres et les lumières des bistrots, tout cela rythme réellement et sans ostentation le fil de cette biographie.

Ce qui rythme également ce livre, c’est la force de la couleur. Une couleur que l’on doit au talent de Jocelyne Charrance, et qui fait plus qu’accompagner le graphisme de Houot !

De nos jours, les éditeurs reconnaissent enfin l’importance que la colorisation peut avoir sur la réussite d’un livre, et certaines couvertures, enfin aussi, créditent le nom de l’auteur des couleurs aux côtés de ceux du dessinateur et du scénariste.

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le rendez-vous d'onze heures © Editions du long bec/Houot

Un livre sérieux, intelligent, fouillé, que ce " rendez-vous d’onze heures "… Un livre qui nous montre une époque où, dans l’univers de l’Art majuscule comme dans celui de la politique, tout semblait possible, à condition de lutter. Lutter pour une liberté, liberté de vivre pour une passion, liberté de choisir, liberté de penser et de s’exprimer, malgré la censure omniprésente et souvent insidieuse.

Et une belle découverte, également, d'un éditeur, peu connu, qui mérite, assurément, qu’on s'y intéresse !

 

Jacques Schraûwen

Le Rendez-Vous D’Onze Heures (auteur : André Houot – coloriste : Jocelyne Charrance – éditeur : Editions Du Long Bec)