La Présidente – Tome 2 : Totalitaire

La Présidente
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La Présidente - © Les Arènes BD

Politique-fiction glaçante, usure du pouvoir, civilisation en déliquescence… François Durpaire, aux commandes de ce scénario très actuel, nous parle, dans cette chronique, de ce que pourrait devenir notre futur immédiat…

Le tome 1 nous faisait découvrir l’arrivée au pouvoir en 2017, au plus haut des sommets de l’Etat Français, de Marine Le Pen. Ici, dans ce deuxième volume, nous nous retrouvons cinq ans plus tard, pour une nouvelle campagne électorale.

C’est donc d’abord un peu au bilan d’un quinquennat d’extrême droite que nous invitent les auteurs de cette série à la fois étonnante et terrible. Un bilan bien évidemment centré essentiellement sur les problèmes sécuritaires, et, donc, identitaires, avec organisation de camps, surveillés par des robots, pour tous ceux qui se révèlent ou pourraient se révéler possibles d’attentats (même et surtout intellectuels) vis-à-vis du pouvoir en place.

Il y a dans ce bilan, dans cette manière aussi de surveiller toute une population, un côté science-fiction évident. Une SF qui ne dénature pas, loin de là, le propos des auteurs, même si, personnellement, je n’aurais pas mis en avant les " robots " surveillants…

Un propos alarmant ? Oui, incontestablement. Un propos tenu par François Durpaire, historien bien connu des médias. Un propos qui, cependant, dépasse, et de loin, la seule réalité imaginée et décrite qu’est la France ! Le regard d‘un historien, quand il s’intéresse au futur, ne peut que créer des liens avec ce qui fut, avec une grande Histoire qui, définitivement, bégaye de plus en plus. Le constat d’une Europe dans laquelle les nationalismes se multiplient se complète chez lui par une vue précise sur ce que ces nationalismes nous promettent. Avec un vrai sens de l’anticipation, aussi, puisque, dans ce volume, paru il y a plusieurs semaines, c’est Trump qu’il a imaginé devenir Président des Etats-Unis.

Dans ce " Totalitaire ", Durpaire nous fait entrer de plain-pied dans la deuxième campagne électorale présidentielle menée par Marine Le Pen. Une campagne pendant laquelle elle se trouve face à face avec un candidat de gauche qui parvient à la déstabiliser, et envers qui elle va devoir trouver des voies qui n’ont plus rien de démocratique. Mais qui, de manière évidente, s’appuient sur des lois qui existent, déjà aujourd’hui, qui ont été votées par la Gauche et que Marine Le Pen et son gouvernement se contentent, en quelque sorte, d’appliquer…

Parce que c’est peut-être là que se situe le plus grand intérêt de ce livre, de cette série : c’est de nous faire comprendre que les nationalismes, de nos jours, prennent bien des visages différents, et que l’extrémisme ne se trouve pas toujours là où on s’attend à le voir !

Les politiques traditionnelles, dans notre vieille Europe, mais aussi aux Etats-Unis, en Turquie, un peu partout à travers le monde, ces politiques sont en train de s’effriter, lentement, presque inexorablement. Notre modèle de civilisation est en train de pourrir, et cette bd est un peu comme un cri d’alarme, comme un S.O.S. en espérance de recours à l’intelligence humaine.

Comme dans toute bande dessinée qui se respecte, il y a, bien sûr, des rebondissements, des portraits humains, aussi, souvent particulièrement réussis d’ailleurs : ceux d’une famille qui se déchire entre partisans de Le Pen et opposants. La force du scénario de François Durpaire est de ne pas se contenter de brosser le paysage d’une possibilité politique, mais de le faire en s’intéressant à tout un chacun. D’humaniser son propos, oui, et de nous le rendre ainsi plus parlant. Il ne s’agit pas ici d’un pensum intellectuel, mais d’une vraie Histoire imaginée et racontée avec brio.

Le dessin, quant à lui, se révèle d’une espèce de réalisme proche de la vérité photographique. Construit et découpé comme un roman-photo (ce qui ajoute encore à la force du contenu de ce livre) plutôt qu’utilisant les normes du gaufrier cher au neuvième art, le graphisme de Fard Boudjellal ne manque ni de force d’évocation, ni de mouvement. Le noir et blanc de cet album ajoute encore au sentiment d’oppression et d’intemporalité nécessaire, sans doute, pour qu’un tel sujet prenne tout son sens, tout son poids.

Il faut souligner aussi, par rapport au premier volume, le vieillissement du personnage central, dont l’aspect physique prouve que le pouvoir use l’âme et le corps…

Les auteurs, enfin, par petites touches, parviennent à ouvrir des horizons plus optimistes, des portes menant à des chemins humanistes, relationnels.

En spécialiste de l’éducation, François Durpaire nous dit qu’il va falloir, si on veut éviter la plongée dans des réalités sociales inhumaines, rénover totalement l’éducation, la formation… Il se fait l’écho, ainsi, étrangement, de la toute dernière image de cet album, qui voit Marion Le Pen dire : " Il ne suffit pas de réprimer l’esprit critique. Il faut éduquer un citoyen nouveau ". On a l’impression que Durpaire nous dit qu’il faut, en effet, éduquer un citoyen nouveau, mais en lui offrant toutes les chances d’avoir un véritable esprit critique !

Cette " Présidente ", déclinée aujourd’hui en deux tomes déjà, mais annonciatrice d’une suite qui promet d’être dérangeante, elle aussi, cette " Présidente " se lit comme un reportage plutôt que comme une histoire d’imagination pure. Un reportage qui ne cherche pas vraiment à prendre une position ferme et définitive.

Je ne sais plus qui disait que, dans un dialogue, l’important n’était pas de convaincre, mais de donner à réfléchir.

Mission accomplie, réussie, indubitablement, dans ce deuxième volume d’une série qui devrait ouvrir les yeux de ses lecteurs encore politiquement hésitants… Même si quelques éléments me semblent desservir le propos : la caricature trop prononcée de certains beaufs, et la sf trop référentielle…

Mais cette " Présidente ", croyez-moi, se doit d’être lue et partagée, en ces temps où le monde politique choisit le discours plutôt que l’action, trop souvent, le profit plutôt que l’intérêt de ceux qui votent et croient encore à la démocratie!...

 

Jacques Schraûwen

La Présidente – Tome 2 : Totalitaire (dessin : Farid Boudjellal – scénario : François Durpaire – éditeur : Les Arènes BD – Demopolis)