La Ballade Des Dangereuses: le portrait d'une incarcération, d'un trajet de vie...

La ballade des dangereuses
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La ballade des dangereuses - © La boîte à bulles

Valérie Zézé, le personnage central de cette bande dessinée, est un être vivant... Un être qui, dans cette chronique, se livre avec franchise... Un album à lire, à faire lire, à commander chez votre libraire!

Le résumé de ce livre est extrêmement simple à faire : Valérie Zézé, une toxicomane, est incarcérée, pour la huitième fois, dans la prison de Berkendael à Bruxelles. Un emprisonnement qui va la mener à tout faire pour se retrouver elle-même, pour s’évader de ses prisons intérieures et physiques, pour reprendre pied dans une existence ouverte sur les autres.

Vous l’aurez compris, au-delà de cette réalité qu’a été l’enfermement pour l’héroïne de ce livre, les auteurs ont voulu dépasser le simple côté anecdotique pour nous parler, profondément, d’un trajet humain. Il y a le portrait d’une femme à la fois paumée et d’une force morale étonnante, il y a aussi le portrait de son trajet dans cette prison, avec un côté didactique qui permet au lecteur lamda de comprendre que la prison, quoi que puissent en dire d’aucuns, ce n’est pas, loin s’en faut, un hôtel de passage pour des délinquants qui s’y refont une santé !

Anaëlle Hermans, au scénario, et sa sœur Delphine, au dessin, ont longuement rencontré Valérie pour construire un livre qui ne se contente pas de s’attarder sur les apparences, mais qui s’enfouit profondément dans les vérités plurielles d’un être humain à la dérive et cherchant, avec espoir et désespoir mêlés, à se (re)construire. Le tout est traité avec intelligence et, surtout, sans aucun jugement moral. Ce n’est pas un livre manichéen, c’est un livre, tout simplement, humain et, donc, humaniste !

Le quotidien carcéral, décrit dans cet album, est celui de la souffrance, de la colère aussi, de l’abrutissement imposé par le rythme des heures, des jours, des mois, imposé aussi par une télévision, dernière fenêtre sous doute sur le monde extérieur, mais fenêtre trop souvent entrouverte à la seule médiocrité de télé-réalités imbéciles de toutes sortes.

Pour échapper à ce train-train déshumanisant, chacune, derrière les barreaux, cherche sa propre voie. Il est une voie qui, dans cette " ballade ", est mise en évidence : celle de la religion… Valérie Zézé se convertit à l’Islam, et elle y trouve un début d’équilibre et une possibilité de prise de parole qui vont influer profondément sur son évolution personnelle.

Là aussi, les auteurs parviennent à dépasser les clichés de plus en plus répandus pour nous montrer, avec simplicité toujours, une réalité, celle de la religion, qui mêle différents intérêts, différentes attentes. Ce n’est pas d’intégrisme qu’on parle, ce n’est pas l’intégrisme qui anime Valérie et ses " sœurs "… C’est, plus humainement, une fenêtre qui s’ouvre plus largement sur, non pas une rédemption, mais une possibilité de se redresser… C'est en tout cas un regard sur la religion en prison, quelle qu'elle soit finalement, original et quelque peu inattendu.

Ce que j’ai beaucoup aimé dans ce livre, c’est sa construction, à la fois très " observatrice ", presque journalistique, didactique même, quant à l’organisation de la vie dans le monde de la justice belge.  Au niveau du scénario, Anaëlle Hermans a choisi de ne pas surcharger le texte et d’utiliser le dialogue comme moyen premier de narration. C’est cette forme littéraire qui permet, comme au cinéma, de rendre tangibles les vérités de Valérie Zézé, celles des autres prisonnières, celles des gardiennes, celles des juges, des avocats… Les vérités de la colère, de la violence, de la répression, de la révolte… Et celles, plurielles elles aussi, du fils de Valérie Zézé, le plus profond des liens qui la poussent à " s’en sortir ".

Et pour que ce livre reste, comme je le disais, pudique, pour que l’horreur quotidienne du temps qui s’écoule dans l’ennui et la solitude, pour que la difficulté de se livrer que vit chaque être incarcéré, pour que la description d’une sorte d’amitié ou, en tout cas, de solidarité entre les détenues soient perceptibles, il fallait, je pense, un dessin comme celui de Delphine Hermans. Un dessin simple, presque enfantin, avec des décors parfaitement reconnaissables quand il s’agit des paysages de Bruxelles par exemple, avec une approche graphique des visages et de leurs expressions pratiquement iconiques, avec des couleurs affirmées sans jamais être brutales.

Et c’est tout cela qui fait de cet album un livre important, un livre qui peut permettre à tout le monde de comprendre sans juger ce qu’est la justice, chez nous, ce qu’est la dérive humaine, aussi.

Un livre qui, également, a contribué, selon sa propre analyse, à permettre à Valérie Zézé de s’accepter vivant dans un autre univers que celui de la délinquance et de la drogue, des " produits " comme elle dit…

Vous l’aurez compris, cette " Ballade " ne fait pas partie des livres uniquement délassants, loin s’en faut. Mais il n’est pas pour autant pesant, que du contraire. C’est un livre optimiste, oui, dans la mesure où il s’attache aux pas de Valérie Zézé qui, aujourd’hui, malgré ses peurs, ses angoisses même, a réussi à changer de vie. Grâce à ses propres volontés, certes, mais grâce aussi au travail mal connu, peu considéré également, d’une association bruxelloise, " Transit "… Une association qui comprend un centre de jour et d’hébergement pour les toxicomanes, sans aucune condition. Une association qui s’occupe, dans la proximité, des toxicomanes en recherche d’aide médicale, en recherche de travail, de formation. Une association qui privilégie le lien social, avec, malgré tout, des règles qui permettent à celles et ceux qui frappent à la porte de la rue Stephenson, à 1000 Bruxelles, de pouvoir retrouver, si elles le veulent, un cadre dans lequel se reconstruire, dans lequel la prévention n’est pas non plus un vain mot, ni la nécessité de réduire le plus possible les risques pour la santé et les relations humaines.

Une association que Valérie Zézé a bien connue, et qui a véritablement contribué à lui rendre espérance et volonté de vivre plutôt que survivre. Parce que, après ce livre, après les rencontres qu’elle a faites avec les deux sœurs auteures de cette ballade, après la prison, Valérie Zézé veut voir son existence comme une promesse et plus comme une souffrance !

Ce livre est, à mon humble avis, un livre qu’il faut lire, pour découvrir vraiment, et comprendre enfin, ce qu’est l’enfermement… Ce qu’est la toxicomanie… Au travers du destin de Valérie Zézé, c’est un discours universel que cet album nous livre, avec un maître-mot : la proximité et la simplicité, entre les auteures et leur " modèle ", entre le livre et ses lecteurs !

Et je veux aussi insister sur le titre : " Ballade "… Deux " l ", comme dans la ballade des pendus, de Villon… Ce livre est une errance à la fois extrêmement réaliste et intimement poétique, l’errance d’une femme, et puis, par les portraits rapides de toutes les autres détenues croisées de page en page, l’errance de toute une société !

Son éditeur n'était pas toujours extrêmement bien distribué, n'hésitez pas, surtout, à commander cet ouvrage à votre libraire préféré!

 

Jacques Schraûwen

La ballade Des Dangereuses – journal d’une incarcération (dessin : Delphine Hermans – scénario : Anaële Hermans et Valérie Zézé – éditeur : La Boîte à Bulles