L'homme qui a retrouvé la planche originale de Tintin

Bill Venkman, pouvez-vous nous présenter Artbusters en quelques mots ?

Nous sommes une société spécialisée dans la recherche d’œuvres d'art perdues derrière des meubles. Avec mes deux collègues et amis, Daniel Stantz et Harold Spengler, nous intervenons 24h/24, 7j/7, partout dans le monde. Notre devise est " Si vous avez un meuble, nous regardons derrière ".

Comment est née votre passion ?

A l'âge de huit ans, grâce à la chanson d'Henri Dès, "Camions ça fait prout".

Avant ça, je n'avais jamais remarqué que les camions sur la route, ça faisait prout, prout, prout. Ce morceau est devenu une véritable obsession pour moi, je voulais tout savoir sur cette œuvre remarquable. J'ai fini par rencontrer Henri Dès dans sa loge, après un concert à la salle Demis Roussos de Bioul. Tout en sniffant une ligne de coke sur le dos d'une prostituée hongroise, il m'a avoué qu'il avait perdu le texte original.

Et c'est là que vous est venu l'idée de le retrouver.

Exactement. Cela a pris huit ans de ma vie. Mais j'y suis arrivé. Le manuscrit original était tombé derrière une commode Louis XV dans le bureau de Didier Bellens, alors patron de Belgacom. Monsieur Bellens est un grand admirateur des textes d'Henri Dès. Il aime tout ce qui est téléphoné.

Quelle a été votre réaction en mettant enfin la main sur cet original ?

Une émotion immense, indescriptible. Et j'ai surtout fait une découverte qui a bouleversé ma vie à tout jamais : Henri Dès avait rajouté une phrase dans le texte originale. Une phrase qui n'est pas dans le morceau que tout le monde connaît. Ça m'a fasciné. C'est ce jour-là qu'est né Artbusters.

Et que disait cette phrase supplémentaire ?

"Chatons sous le camion, ça fait sprotch, sprotch, sprotch ". Je n'ai jamais compris pourquoi il ne l'a pas enregistrée.

Depuis ce jour vous parcourez le monde pour dénicher des œuvres tombées derrière des meubles.

Et je suis d'ailleurs rentré ce matin de Londres, où j'ai mis la main sur une pièce de toute beauté.

Laquelle ?

Une chanson de U2 qu'on a envie d'acheter. Vous imaginez la rareté de la chose...

Où était-elle cachée ?

Dans un Apple Store, à Piccadilly Circus.

Elle était tombée derrière un présentoir d'iPads ?

Presque : derrière une caisse de Golden et un cageot de Granny Smith. Comme je vous le disais, c'était dans un Apple Store.

On trouve facilement de telles raretés ?

Non, évidemment. C'est ce qui rend notre travail tellement fascinant. Tenez : le mois dernier, j'ai découvert un document unique au monde. Il était tombé derrière la machine à café de la rédaction d'un journal dont je tairai le nom.

Qu'est-ce que c'était ce document ?

Accrochez-vous : c'était un article écrit sans une faute d'orthographe, qui ne parlait ni de sexe, ni de violence, et où le journaliste ne faisait pas appel à nos bas instincts. Encore plus rare : l'article était passionnant de bout en bout, et regorgeait d'informations utiles et pertinentes, susceptibles de nous éclairer sur la complexité du monde qui nous entoure. Incroyable, non ?

C'est en effet difficile à imaginer.

Je sais. Du coup, j'ai voulu savoir s'il avait publié sur le site internet de ce journal. Mais comme cela ne servait à rien de taper " sexe ", " scandale " ou " agression " dans les mots-clés, j'ai dû le chercher à la main parmi les milliers d'articles du site. Chez Artbusters, on appelle ça " l'aiguille dans la meule de foin ".

Et vous y êtes finalement arrivé.

Oui. Il était coincé entre un article sur une dame âgée agressée par un pitbull gitan armé d'un couteau, et une vidéo d'un maghrébin d'origine musulmane en train de regarder le prix d'un kilo de porc dans la vitrine d'une boucherie.

Artbusters fête cette année ses vingt ans d'existence. Avez-vous un Graal ? Un objet mythique que vous n'avez toujours pas retrouvé ?

Tout à fait. Un ami cinéphile m'a parlé en 1995 d'un scénario inédit de Luc Besson. J'ai eu des contacts avec Besson en personne, qui m'a confirmé son existence. Comme il n'en était pas satisfait, il l'a mis de côté et ne l'a plus retrouvé. Je le cherche depuis. Dès que je vois un meuble, je regarde derrière.

Et ce scénario a quelque chose de particulier ?

À un point que vous n'imaginez même pas : c'est le seul scénario de Besson où on ne se dit pas " J'ai déjà vu ça mille fois ailleurs ". Il a écrit une histoire sans poursuites, sans armes, sans yamakasi, sans taxis, sans méchants asiatiques, sans Jean Reno, sans filles paumées et fragiles qui vont devenir fortes et combattantes. Il n'y a même pas un seul dauphin ! Plus fou encore : ce scénario déborde de trouvailles, de répliques intelligentes et de personnages profonds et subtils. C'est d'ailleurs pour ça que Besson n'a pas voulu le tourner. Il s'est dit que son public ne s'y retrouverait pas.

Revenons à l'actualité du moment. Vous venez de retrouver une planche originale du " Sceptre d'Ottokar ". Ce n'est pas une première pour vous, je me trompe ?

C'est vrai. J'ai par le passé retrouvé une planche inédite des " Sept boules de cristal ". Elle était tombée derrière la bibliothèque d'une candidate de Secret Story 4. Dans cette planche, Tintin découvre une huitième boule. Puis il se rend compte qu'elle n'est pas en cristal mais en acier. Et que c'est une bête boule de pétanque. Du coup, le Capitaine Haddock veut jouer avec. C'est un de ces petits gags désopilants dont Hergé avait le secret et qui ont fait rire des générations entières de lecteurs.

On a aussi parlé d'une quinzaine de planches inédites de " On a marché sur la lune "..

Elles étaient tombées derrière le congélateur de la buvette d'une association de Gilles de Binche. Sur ces planches, on voit Tintin sortir dans l'espace pour aller réparer un panneau de la fusée. Mais des météorites viennent frapper la navette qui explose, et Tintin se retrouve seul, avec sa réserve d'oxygène qui s'épuise. Pendant quinze pages, il essaie de rejoindre une autre navette spatiale. Et il finit par croiser Sandra Bullock. Cela dit, entre nous, j'ai un léger doute sur l'authenticité de ces planches.

Vous auriez également retrouvé un scénario inédit de Tintin ?

C'est exact. Il était tombé derrière un radiateur au siège central du CDH. C'est un scénario qu'Hergé n'a jamais dessiné, mais dont il s'est librement inspiré pour une autre aventure de Tintin. Ce qui est surprenant, c'est que l'auteur est le grand-père de Melchior Wathelet Jr : Balthazar Wathelet. Mais le plus étonnant, c'est que cette histoire a été écrite en 1967, mais qu'elle évoque déjà les problèmes liées au survol de Bruxelles !

Incroyable ! Et comment s'appelait ce scénario ?

Vol 747 pour Ciney.

 

 

Christophe Bourdon