Jhen: 16. La Peste

La peste
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La peste - © CASTERMAN

De tous les personnages créés par Jacques Martin, Jhen est sans doute celui qui possédait le plus de zones d’ombre. N’était-il pas l’ami de Gilles de Rais ? Aujourd’hui, il devient encore plus humain, dans cet album particulièrement réussi, avec un scénariste et un dessinateur que vous pouvez écouter dans cette chronique.

Avant d’être aventurier et de se coltiner avec les dures réalités d’un quinzième siècle oscillant sans cesse entre beauté et horreur, entre violence et rêve, Jhen est un artiste, un maître sculpteur. Et c’est en tant que tel qu’il est appelé en Italie pour la restauration d’une cathédrale en bien triste état.

Aidé par Venceslas, un tailleur de pierres, et par le peintre Raphaël, Jhen se met au travail, pour la gloire de Dieu et celle du mécène qui l’a engagé. Un mécène éclairé, sans aucun doute, ce que n’est pas son épouse, bigote intrigante et bornée. De plus en plus bornée, au fil des pages, au fil du récit qui, très vite, va quitter l’abri du campanile pour emmener les protagonistes de cette histoire à travers ville et campagne, dans des lieux où règne la peste. Une peste que d’aucuns, rapidement, vont imputer à quelques familles juives.

Jhen, c’est un peu l’archétype du héros comme le concevait jacques Martin, en une époque où la bande dessinée, alors essentiellement destinée à la jeunesse, se devait d’être morale, de présenter des modèles humains à suivre, des personnages sans peur ni reproche et toujours prompts à secourir la veuve et l’orphelin.

Mais ici, même s’il intervient dans le récit et dans sa résolution, Jhen se révèle bien plus spectateur que moteur de l’intrigue. Tout au long d’un scénario efficace, qui se construit dans une progression narrative passionnante, il va être un révélateur : celui d’une révolte nécessaire face à la foi sans âme, le révélateur aussi d’un droit à la parole que tout un chacun se devrait de posséder, le révélateur, enfin, de l’action à oser face à une foule qui, cultivant la rumeur, ne croit qu’aux faux prophètes, qu’aux faux-semblants.

Et à ce titre, il devient un personnage proche de notre époque dans laquelle l’intransigeance, politique, religieuse, morale, prend à nouveau de plus en plus de place !

" Est-ce la peste qui rend les hommes mauvais, ou les hommes mauvais qui attirent la peste ? "

Cette citation résume assez bien toute la trame de cet album. Un album qui met en scène Jhen, un héros qui, comme il le dit lui-même, " ne sait pas, ne sait plus ", doute de lui-même, de la religion, des autres… Mais sans jamais douter de l’art !

Cela dit, pour raconter une aventure dans cet univers italien annonciateur de toutes les plus belles des révolutions artistiques, il fallait, absolument, un dessinateur capable de faire ressentir au mieux l’ambiance de cette époque, certes, mais capable aussi de faire entrer le spectateur, le lecteur, totalement dans des lieux aux fidélités historiques palpables, tangibles.

Paul Teng, à ce titre, réussit un travail véritablement bluffant, et ses décors, extrêmement fouillés sans jamais être trop présents cependant, tout comme ses découpages, classiques mais précis, et comme ses perspectives sans défaut, tout cela nous restitue totalement les lieux de ce récit, et fait de ces lieux un véritable élément narratif !

Reprendre un personnage, qu’on soit dessinateur ou scénariste, n’est jamais chose évidente, surtout quand il s’agit de prendre le relais de Jacques Martin et Jean Pleyers.

Je trouve que les scénaristes Jerry Frissen et Jean-Luc Cornette y parviennent avec bien du talent ! Ils rajeunissent Jhen, ils le rendent plus axé sur des problématiques qui ne sont pas que vieillottes, tout en respectant son caractère, sa force de caractère même !

Un très bon album, donc, que ce seizième tome d’une série historique classique, mais passionnante.

Mais un album qui voit aussi la dernière collaboration de deux scénaristes avec ce personnage de Jacques Martin. Jerry Frissen, très accaparé par l’écriture de la série Méta-baron, ne souhaite plus se consacrer à Jhen. Et il semble, d’après ce que m’a dit Jean-Luc Cornette, que les ayant-droits de cette série ne désirent plus continuer leur collaboration avec lui.

Je vous cite les quelques mots que Jean-Luc Cornette m’a adressés : " Je pense que la modernisation de la narration et du dessin amenée petit à petit ne leur plaît pas trop. J’espère que la série ne repartira pas trop en marche-arrière. Je pense qu’on ne peut la pérenniser qu’en l’ouvrant à de nouveaux publics. Mais je tiens à dire, haut et fort, que Jhen restera pour moi un personnage que j’aime beaucoup, et j’ai une vraie peine à devoir le quitter aujourd’hui… ".

Et je ne peux que souhaiter, tout comme lui, que les aventures de Jhen continuent à oser s’aventurer dans des thèmes résolument adultes et contemporains !

 

Jacques Schraûwen

Jhen : 16. La Peste (dessin : Paul Teng – scénario : Jerry Frissen et Jean-Luc Cornette – éditeur : Casterman)