Jeanne Hébuterne – Un souffle éphémère

Jeanne Hébuterne
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Jeanne Hébuterne - © Tartamudo

Derrière tous les grands hommes, paraît-il, se cache une femme. Jeanne Hébuterne fait partie, sans aucun doute possible, de ces muses qui, par amour, ont enchanté le monde des arts… Sans elle, Modigliani aurait-il été Modigliani ?

Modigliani, ce sont des corps et des visages reconnaissables au premier coup d’œil. Ce sont des formes féminines qui, toujours, allient à la langueur une véritable félinité. Ce sont aussi des couleurs qui font de chacun de ses tableaux un portrait qui va bien plus loin que la seule apparence. Ce sont des regards sans yeux qui s’enfouissent au plus profond de l’âme.

Modigliani, c’est un de ces artistes qui, influencé par le cubisme, n’y ont pris que ce qui pouvait les aider à aller au-delà des codes et des normes bien-pensantes, bienséantes. Ce fut le cas de Picasso. C’est le cas de Modigliani qui fit de l’épure des visages une véritable obsession graphique, retranscrivant dans ses toiles toute la magie silencieuse des masques africains.

Modigliani, c’est un de ces peintres essentiels qui mourut à l’âge de trente-cinq ans, miné par l’alcool et détruit par une méningite.

Et c’est lui qui est au centre de ce livre qui, pourtant, nous le fait uniquement découvrir au travers du regard de celle qui fut sa dernière compagne. Un regard qui, lui, n’a rien de vide !...

L’écueil le plus évident qu’il y aurait pu avoir à traiter d’un tel sujet a été évité avec intelligence par Nadine Van Der Straeten, auteure complète de cet album. Elle a choisi de ne dessiner qu’en noir et blanc, avec des contrastes certes prononcés mais jamais pesants. Son trait, ainsi, ne trahit jamais ce que fut le génie de coloriste de Modigliani, tout en parvenant à respecter l’obsession qui était sienne de visages aux yeux en amande, de formes féminines allongées, de nuques démesurées.

Elle ne représente ainsi Jeanne Hébuterne que correspondant aux canons de la beauté qui étaient chers à Modigliani, sans vouloir la faire ressemblante aux photos qu’on a d’elle, elle ne nous la décrit que comme un modèle vivant des tableaux de l’homme qu’elle a aimé jusqu’à l’horreur.

La force de Nadine Van Der Straeten réside aussi dans le souci qui est le sien de rendre compte le plus fidèlement possible du cheminement de son héroïne qui, dessinatrice, a tout renié de son propre art pour être au service de celui de Modigliani; qui, issue d’un milieu aisé et bourgeois, a tout abandonné pour une vie de bohème qui ne pouvait que la détruire; qui, intelligente et cultivée, a accepté de se soumettre aux folies d’ivrogne de l’homme à qui elle a choisi, à sa manière, d’appartenir, par amour, sans aucun doute, par amour de l’art aussi, très certainement.

Portrait de femme, portrait d’un amour impossible, portrait aussi d’une époque qui, avant et après la guerre de 14/18, a été fertile en révolutions culturelles et sociales de toutes sortes, cet album est un vrai petit chef d’œuvre. Sans aucun jugement sur ce qu’étaient, à l’époque, les attitudes des hommes et des femmes, mais sans non plus chercher à excuser en quoi que ce soit les dominations masculines et les soumissions féminines habituelles en cette époque, finalement pas tellement lointaine de la nôtre.

C’est à une double descente aux enfers que Nadine Van Der Straeten nous convie. Mais une descente aux enfers sans cesse illuminée par le génie, celui de Modigliani, celui de Hébuterne, celui de quelques années qui, épiques, construisirent l’art moderne avec puissance et provocation. Illuminée aussi, et même et d’abord et avant tout, par l’Amour, l’Amour majuscule, l’Amour qui ne peut qu’être tragique, l’Amour qui, d’Eros en Thanatos, ne peut évidemment que s’accomplir dans le définitif de la mort.

Livre sombre et lumineux, livre d’art et d’Histoire, " Jeanne Hébuterne " nous prouve le talent de son auteure, talent graphique, talent littéraire aussi, talent de documentaliste également, talent enfin dans la construction d’un scénario qui réussit à ne laisser dans l’ombre aucune des réalités d’une passion dont on devine la finalité tout au long de son accomplissement !

 

 

Jacques Schraûwen

Jeanne Hébuterne – Un souffle éphémère (auteur : Nadine Van Der Straeten – éditeur : Tartamudo)