Jakob Kayne

Jakob Kayne
5 images
Jakob Kayne - © Le Lombard

Entre fantasy et fantastique, un premier album qui met en place, avec talent, un univers somptueux… et somptueusement dessiné ! Une chronique et une interview des auteurs !Une fable sur la religion, la haine, l'amour, la différence, le silence... 

Nous sommes ici, résolument, dans le domaine de la fiction, celle qui prend le temps de créer un monde qui n’est pas le nôtre, et qui y fait vivre des personnages qui, pour humains qu’ils soient, appartiennent en même temps à une sorte d’imaginaire collectif né de Tolkien, certes, mais de Meyrinck, aussi, et même des super-héros !

L’île d’Hispaniola abrite une cité, La Isabella, dirigée par les " Inquisiteurs ". Cette ville est assiégée par Soleman le puissant. Et la chute est proche, avec toutes les horreurs que deux religions s’opposant ne peuvent que provoquer. C’est dans ce contexte qu’apparaît Jakob Kayne, qui a pour mission de faire fuir Victoria Marcheda et ses proches, avant que les horreurs guerrières inévitables ne les détruisent, eux aussi.

Oui, nous sommes résolument dans le domaine de la fiction… Mais une fiction qui, d’emblée, se nourrit de références évidentes. Celles de ces religions qui, avant-hier comme aujourd’hui, n’ont d’autres rêves que le pouvoir et d’autres réalités que la barbarie.

Pour Sylvain Runberg, c’est d’ailleurs une constante dans son œuvre, prolifique d’ailleurs : c’est de parler toujours, même dans des récits improbables, de notre présent. Scénariste chevronné, scénariste littéraire, scénariste cultivé, Sylvain Runberg est presque toujours raconteur de fables…

Finalement, on se trouve bien plus, dans cette nouvelle série, dans un univers fantastique que dans un simple environnement de "fantasy". Un fantastique rigoureusement construit, littérairement et graphiquement. Avec un vocabulaire inventif, par exemple. Avec de nombreuses références, historiques, culturelles, littéraires. Il y a face à face la religion catholique dans ce qu’elle a eu sans doute de plus inacceptable, l’inquisition, et la religion islamique dont on voit aujourd’hui les dérives intégristes. Et entre ces deux réalités à peine récréées, il y a Kayne, dont le choix du prénom, Jakob, n’est certainement pas gratuit.

Il y a des références littéraires, également, puisque le nom d’un capitaine fait penser à Melville…

Mais Runberg ne se contente pas de nous dire que les divinités sont toujours plurielles, faites d’ombre et de lumière, il ne se contente pas de nous plonger dans une grande aventure épique. Il y mêle la rencontre entre deux êtres, une rencontre d’amitié, la naissance d’un amour qui, pourtant, ne peut exister. Ne pourrait survivre à un monde de violence et de castes…

Runberg nous donne ainsi un scénario qui mélange, doucement d’abord, et puis de plus en plus intimement, l’action fantastique au sentiment amoureux ! Là aussi, la référence peut se deviner, avec Roméo et Juliette…

Réinventer le monde à partir de ce qu’il vraiment été, c’est ce que Runberg fait dans ce livre, premier d’une série… En y ajoutant, comme personnage central, axial dirais-je, ce fameux Jakob Kayne qui, avec son frère Samuel, aveugle, sont les ultimes survivants d’un groupe humain, celui des alchimistes-guérisseurs. Jakob est un guerrier, aussi. Un guerrier possédant un pouvoir, entre autres, qui lui permet de sortir des situations les plus difficiles : personne ne peut retenir ses traits, son visage.

Et s’il porte un masque, c’est en quelque sorte à l’inverse de l’utilité première de cet objet, puisque le masque ne le cache pas, puisque ce masque permet, justement, qu’on le reconnaisse.

Et puis, il y a le dessin de Mateo Guerrero.

Un dessin qui, de prime abord, pourrait passer pour simplement réaliste et classique. Mais il n’en est rien, non plus, comme pour le scénario. Avec ces deux auteurs, il faut dépasser les apparences, simplement. Et le découpage, justement, n’a rien de classique, lui, tout comme les raccourcis nombreux dans le récit.

Guerrero est un dessinateur qui attache énormément d’intérêt, et donc d’importance, aux décors. Aux paysages… Avec des angles de vue, des perspectives brisées qui les mettent en évidence et leur donnent, pratiquement, une existence propre. Il nous fait entrer dans cette ville assiégée, par exemple, en s’attardant, avec un talent visuel extraordinaire, sur les architectures, sur les ambiances brumeuses, aussi.

Et sa façon de traiter les regards est un outil narratif qui accompagne totalement le texte et le récit de Runberg.

N’oublions surtout pas de citer le coloriste, Javier Montes, qui effectue un travail essentiel dans ce livre. Sa palette lui permet de créer des ambiances entre chien et loup rarement vues en bande dessinée. On est au-delà du clair-obscur, on se trouve dans une invention lumineuse absolument époustouflante.

Ce livre est le résultat d’une belle rencontre à trois, c’est évident… Les personnages de la série à venir sont mis en place… Il y a des tas de questions qui restent sans réponse… Vivement, donc, la suite de ce Jakob Kayne !

 

Jacques Schraûwen

Jakob Kayne : 1. La Isabella (dessin : Mateo Guerrero – scénario : Sylvain Runberg – couleurs : Javi Montes – éditeur : Le Lombard)