Humour, musique, histoire… La BD de cette fin d'année dans tous ses états !...

Puisque les éditeurs profitent des dernières semaines de l’année 2016 pour présenter des albums très différents les uns des autres, pourquoi ne pas en profiter pour élargir le champ de vos plaisirs de lecture !...

Pico Bogue : 9. Carnet De Bord (dessin : Alexis Dormal – scénario : Dominique Roques – éditeur : Dargaud)

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Pico Bogue © Dargaud

Si je m’en rapporte à mon ami le petit Robert, la philosophie peut se définir à " un ensemble de questions que l’être humain peut se poser sur lui-même, en une vision systématique et générale (mais non scientifique) du monde. "

Cela fait donc, indubitablement, déjà bien longtemps, le temps de neuf albums, que Pico Bogue, à l’instar de quelques-uns de ses prédécesseurs comme Mafalda ou Snoopy et Charlie Brown, fait de la philosophie ! Pour son plus grand plaisir, et, surtout, celui des lecteurs soucieux de voir se mêler en une lecture agréable humour, tendresse, brin de folie, éclats de rires et sourires forcés…

Dans ce volume-ci, outre les réflexions d’ordre général qu’il peut se faire et imposer à ceux qui l’entourent, ses parents d’abord, ses grands-parents ensuite, et ses professeurs, ses copains de cour de récréation et sa petite sœur surtout, c’est un mot qui retient toute son attention. Son attention, et par conséquence son énervement croissant de petit garçon amoureux de la langue. Parce que Pico, oui, continue à chercher l’origine des mots pour mieux les comprendre, pour mieux, surtout, avoir " le dernier mot " face à ceux qui l’entourent !

Et ce mot qui énerve Pico est utilisé à tort et à travers par sa petite sœur comme par tous ceux qui, sur internet, finissent par utiliser un seul et même langage sans aucune originalité : " cute " ?

Pour Ana Ana et ses copines, tout est " cute ", mignon…

Pour Pico, résumer le monde à cette minuscule locution tient du panurgisme le plus stupide. D’où des affrontements, verbaux, amicaux, familiaux !

Et c’est par ce chemin-là, celui qui s’aventure dans le monde de nos habitudes et de nos routines pour y dénicher le sens de l’absurdité, c’est par ce sentier étroit qui conjugue humour et de la presque critique sociale et sociologique que Pico se révèle un vrai philosophe ! Mais un philosophe, ne vous en faites pas, qui ne se prend jamais au sérieux ! Toute analyse, finalement, ne lui sert qu’à alimenter le plaisir de vivre et de remettre les choses et les sentiments à leur place : celle du sourire, du partage, de la tendresse et de la poésie !

Pico Bogue ?.... Une série parfaite, à tous points de vue !

Le Marquis d’Anaon : intégrale (dessin : Matthieu Bonhomme – scénario : Fabien Vehlmann – éditeur : Dargaud)

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le marquis d'Anaon © Dargaud

Matthieu Bonhomme, au tout début des années 2000, quittait le cocon à la fois marginal et douillet de " l’association " pour créer chez Dargaud un personnage atypique, le marquis d’Anaon. Et c’est un vrai plaisir, aujourd’hui, que de pouvoir le (re)découvrir en une intégrale qui se lit comme un excellent roman dessiné !

Nous sommes dans les premières années du 18ème siècle. Le marquis d’Anaon n’a rien d’un noble. Ce nom, on le lui a donné parce qu’il semble posséder le pouvoir d’aider les âmes éplorées.

Mais ne vous attendez pas à du paranormal débridé ! On baigne ici certes dans une ambiance fantastique, à la Jean Ray : on a l’impression de trouver au fond d’un bistrot, en train d’écouter un vieil inconnu nous raconter des histoires invraisemblables. Il y a aussi une influence des contes fantastiques de Maupassant. Mais il y a surtout celle de Poe, puisque le fantastique, finalement, trouve presque toujours une explication : la superstition, la peur de mourir, celle de vivre, l’omniprésence des religions et des dogmes, des idéologies et de leurs pouvoirs temporels…

Mathieu Bonhomme est un des grands dessinateurs actuels, cela ne fait pas l’ombre d’un doute, et c’est peut-être dans cette série, classique par sa forme et son découpage, qu’il a laissé son dessin s’aventurer dans une sorte d’expressionnisme moderne et à la limite du réalisme et de la caricature. Et cette intégrale de sa première série à succès nous plonge à la fois dans l’aventure et la réflexion, dans l’empirisme et  la naissance de quelques sciences comportementales qui de nos jours sont omniprésentes… Un excellent travail de collaboration entre un scénariste et un dessinateur, que ce Marquis qui nous fait réfléchir aux réalités les plus contemporaines…

Le Petit Livre Black Music (dessin : Brüno – scénario : Hervé Bourhis – éditeur : Dargaud)

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black music © Dargaud

Ce livre nous retrace, à sa manière, l’histoire de la musique black américaine entre 1619 (l’arrivée, en Virginie, des premiers esclaves africains), et 2016 et la mort de Prince.

Toutes les musiques afro-américaines sont représentées dans cet album inclassable, à l’exception notable du jazz, style pour lequel la " négritude " chère à Aimé Césaire a toujours été un moteur essentiel !

C’est un livre érudit, sans aucun doute possible, mais qui ne se plonge pas profondément dans l’histoire de cette musique qui a accompagné tous les mouvements d’émancipation du peuple noir vivant aux Etats-Unis. Pour ce faire, il aurait fallu beaucoup plus qu’un seul volume ! La propos des auteurs est bien plus de survoler la grande histoire qui, elle-même, est indissociable toujours de la petite histoire. La grande Histoire, c’est la lutte contre le racisme, la petite histoire, c’est la reconnaissance d’un peuple brimé au travers de l’art, et, singulièrement, au travers de l’art le plus populaire qui soit, celui de la chanson sous toutes ses formes.

Ce n’est pas une bande dessinée, c’est un livre plein d’informations disséminées de page en page et dues à la passion éclairée de Hervé Bourhis, des informations revisitées graphiquement par l’excellent Brüno. Il s’écarte ici de la narration qui est la sienne dans des livres comme Tyler Cross, sans pour autant, au travers de l’illustration, abandonner sa manière très personnelle, très expressionniste d’envisager le dessin.

Ce livre se feuillette comme une encyclopédie plus que comme un album bd, et trouvera sa place où vous voudrez : entre vos vieux vinyles ou dans vos rayons bd…

Trois livres qui ne se ressemblent pas… trois livres qui, chacun, ont de réelles qualités et de graphisme et de scénario… Trois livres qui ne dépareilleront pas les rayons de votre bibliothèque !

 

Jacques Schraûwen