François Schuiten, la dernière BD

Tout le Baz'Art de François Schuiten
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Tout le Baz'Art de François Schuiten - © Tout le Baz'Art

On ne le voit plus, dans les rues de Schaerbeek mener ou plutôt se faire mener par son chien Jim, un impétueux retriever à poil noir. Le beau duo familier et batifolant a disparu. Evaporée, sa haute silhouette, la laisse à la main, par tous les temps, l’été lunettes foncées, gabardine l’hiver, qui descendait l’avenue Huart-Hamoir, passant devant la maison de son frère Luc l’architecte, s’arrêtant devant la gare et le Trainworld, l’opéra du train comme il l’appelle, dont il a réalisé la scénographie, et poussant parfois jusqu'au pont Van Praet et son rond-point, là où il rêve d’édifier la sculpture géante d’un cachalot qui aurait avalé un vraie locomotive à vapeur, qu’il a repérée pourrissante sur une voie de garage de la gare de Leuven.

A soixante-deux ans, François Schuiten, le dessinateur des Cités Obscures négocie un nouveau tournant dans une carrière brillante et bien remplie. Il a quitté pour un modeste appartement à Woluwé sa grande maison de Schaerbeek et ses combles, là où une trappe que Jim grimpait allègrement tous les jours donnait accès à son atelier ; là où il a, trait après trait, hachure après hachure, crayon, plume, gomme et lame de rasoir en main réalisé toute son œuvre. Il partage désormais son temps entre Bruxelles et Paris, où l’appellent ses nouveaux projets. Des projets de cinéma, de graphisme, de design, de scénographie… et très peu de bande dessinée, une discipline qu’il pense sérieusement à mettre en veilleuse. Il met actuellement la dernière main à ce qui devrait donc être son dernier album, qu’il a conçu avec le cinéaste Jaco Van Dormael, l’écrivain Thomas Gunzig et le graphiste et coloriste Laurent Durieux, une aventure éreintante qui aura duré près de trois ans et demi ; mais le résultat est paraît-il à la hauteur des ambitions des quatre compères – paraît-il puisqu’on ne peut en voir aucune planche - l’éditeur a décrété un strict embargo sur les images avant une parution reportée plusieurs fois et fixée aujourd’hui à mai-juin 2019. Il faudra donc encore attendre pour connaître l’allure et les visages du capitaine Francis Blake et du professeur Philip Mortimer selon Schuiten, puisque – le secret n’a pas été gardé longtemps - c’est à un épisode de la célèbre série, créée par Edgar P. Jacobs en 1946 auquel il s’est attaqué cette fois. Il rêvait de cet hommage depuis très longtemps, lui qui tout jeune avait failli se présenter pour dessiner une suite aux " Trois formules du professeur Sato ", dernier album du maître de la BD belge.

Tout ce qu’on sait de ce nouvel opus, c’est que l’intrigue se déroule à Bruxelles et que le Palais de Justice y joue un rôle important, tout comme la Basilique de Koekelberg, des édifices qui ont toujours fasciné ce fils d’architecte. Le dessinateur est resté fidèle à son style, une constante dans son travail : les héros classiques s’effacent au profit du décor, de l’architecture, de la ville elle-même, qui se font personnages… On en connaît toujours pas le titre, By Jove ! mais rarement un album n’aura été aussi attendu que la dernière BD de François Schuiten.

S’il dit vouloir délaisser la BD, François Schuiten en revanche n’abandonnera jamais ce qui l’a accompagné tout au long de son itinéraire créatif : l’association, la collaboration, le travail collectif. Comme à ses débuts, à la fin des années septante, quand avec son grand frère Luc, l’architecte des arborescences urbaines et des villes végétales, il  contribue au renouveau de la BD belge, en publiant ensemble dans une revue française, Métal Hurlant "Les terres creuses" ; comme un peu plus tard, avec son ex-prof de Saint-Luc, Claude Renard, il publie "Le rail", avec cette étrange machine mono-rail, mi-bagnole, mi-loco ; et comme il en fera bien plus tard une superbe maquette avec l’ébéniste liégeois Karl Theiss ; ou comme en 1983, il retrouve son voisin de banc de Don Bosco, son pote du secondaire, Benoît Peeters, et qu’ils se lancent à deux dans l’écriture et le dessin des "Cités obscures" ; et puis comme aujourd’hui Benoît Sokal, le créateur de Canardo, le canard détective et déprimé, qu’il a fréquenté lors de l’aventure d’ "A suivre", ce magazine de BD belge explorateur et visionnaire qui publiait déjà à l’aube des années quatre-vingt les premiers romans graphiques, s’est associé avec lui et le cinéaste canadien Martin Villeneuve dans l’idée de créer "Aquarica", un film d’animation.

François Schuiten n’a sûrement pas dit son dernier mot, ni tracé sa dernière ligne, et lui qui a légué de son vivant quatre-vingt pourcents de ses planches à la Fondation Roi Baudouin et à la Bibliothèque Nationale de France, alors que ses dessins se négocient à plus de 50.000 euros dans les salles de vente, peut pousser sa gueulante quand il apprend que plus de deux-cents originaux d’Edgard P. Jacobs ont été revendus en catimini sans que personne ne s’en émeuve, et surtout pas les autorités belges quelles qu’elles soient, très peu soucieuses de protéger ce trésor national, la bande dessinée belge, qui a essaimé dans le monde entier, et qu’on laisse aujourd’hui sans garde-fou aux mains des marchands d’art et des collectionneurs.

TOUT LE BAZ’ART de François Schuiten

LA UNE, jeudi 8 novembre, 23h35