Forçats : 1. Dans l'Enfer du Bagne

Forçats
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Forçats - © les arènes BD

1923. Le journaliste Albert Londres se rend à Cayenne. Il y rencontre un détenu anarchiste qui va lui servir de terreau pour un reportage qui, dans la métropole, fera beaucoup de bruit !...

Le personnage véritablement central de ce livre, c’est Albert Londres. Ce journaliste qui a multiplié les reportages chocs au cours de sa carrière, qui a souvent posé les bonnes questions à une opinion publique capable de faire réagir le monde politique, cet homme avide de vérité a, de manière évidente, marqué l’histoire du début du vingtième siècle. L’histoire du journalisme, d’abord, celle de la France, ensuite. Au fil du temps, et au travers du prix qui porte désormais son nom, Albert Londres est devenu pratiquement une icône, un de ces êtres qu’on définit par la pureté de ses intentions.

Ce livre a comme première qualité de s’intéresser à l’être humain qu’était Albert Londres, à ses contradictions, à son sens très particulier d’un journalisme dans lequel la politique intervenait pour une grande part. Sans pour autant le déboulonner d’un piédestal où l’histoire l’a placé, Patrice Perna et Fabien Bedouel lui donnent, finalement, une belle consistance, et, sans doute, une vérité plus proche de la réalité. Moins humaniste, peut-être, mais plus humaine.

L’autre personnage sans cesse présent dans ce livre, c’est Eugène Dieudonné, un forçat avec lequel Albert Londres va se lier. C’est lui qui fait l’essentiel des 27 premières planches de cet album. On le voit en fuite, rattrapé, remis au cachot. On y découvre surtout son histoire, les raisons qui l’ont amené dans ce bagne inhumain. Et là, l’album se fait descriptif d’une époque mouvementée, celle de l’anarchisme actif, celui de la bande à Bonnot, de l’anarchisme littéraire, artistique, politique, celui qui fut si bien illustré (et vécu) par Léo Malet.

La deuxième qualité de ce livre réside là, dans le mélange étroit, intime, entre la fiction et la réalité historique.

La troisième qualité de ce " Forçats " est de nous décrire un univers, celui de l’emprisonnement, dont les références avec notre propre présent sont évidentes. En une époque particulièrement sécuritaire, il est important de savoir qu’en d’autres temps, similaires au nôtre, des hommes comme Albert Londres ont osé bouger et su faire bouger les choses. Sans aucun didactisme, mais avec un sens narratif puissant, ce livre pose, sans en avoir l’air, quelques bonnes questions humaines. Donc humanistes !...

Ce livre, pour parvenir à la qualité qui est la sienne, a pu compter, incontestablement, sur la véritable osmose complice entre les trois acteurs qui en sont les artisans-artistes.

Le texte, construit surtout autour des dialogues, plonge le lecteur totalement dans ce que sont les différents personnages. On les découvre, en quelque sorte, en les écoutant parler. Perna est un excellent dialoguiste… Un très bon metteur en scène, également, qui sait ménager ses effets et qui sait qu’un bon scénario, même " historique ", a besoin de quelques rebondissements.

Le dessin, fort différent de celui vu dans "Kersten" des mêmes auteurs, conjugue le noir et blanc avec une puissance pratiquement expressionniste, et se révèle d’une efficacité redoutable. J’ai, dans ma petite vie, lu bien des bd, vivant à chaque lecture des sentiments très variés. Mais jamais, avant ce " Forçats ", je n’ai ressenti une réelle sensation physique, celle de la nausée, à la page 45.

Et, enfin, il y a la couleur. On peut dire d’elle aussi qu’elle privilégie l’ambiance à la description, l’expression à la seule ressemblance. La jungle n’est pas verte, la mer n’est pas bleue… et ce sont la nuit et l’obscurité, celles des décors comme des êtres, que privilégient les couleurs de Fantini.

Au fil des pages, le scénario fait évoluer les personnages, il permet aux lecteurs de les découvrir peu à peu, avec leurs failles, leurs certitudes, leurs ambitions, leurs injustices aussi. On les voit évoluer, dans la manière de s’exprimer par exemple. On les sent vieillir, même si l’histoire racontée ne dure que peu de temps, finalement.

Il en va de même dans le dessin superbe de Fabien Bedouel. Le climat de Cayenne, l’environnement carcéral, les marches forcées, les violences imposées, tout cela burine à la fois les visages et les regards des personnages. Et ce dessin, augmenté de la mise en couleurs, est réellement la quatrième qualité de ce volume, la plus essentielle peut-être, puisque c’est de couleurs et de dessin qu’est rythmé le récit, toujours, d’un album de bd.

J’ai beau chercher, je ne trouve rien de négatif à dire de ce livre. Même sa construction graphique, inspirée par les comics américains, n’a rien de pesant ni de manichéen !

Je ne peux donc que vous pousser, toutes et tous, à vous enfoncer, avec Perna, Bedouel et Fantini dans les enfers d’un bagne qui nous parlent aussi d’aujourd’hui, de la justice, de la politique, et de l’indifférence !

 

Jacques Schraûwen

Forçats : 1. Dans l’Enfer du Bagne (Fabien Bedouel – scénario : Patrice Perna – coloriste : Florence Fantini – éditeur : les arènes BD)