Dolorès

Dolorès
3 images
Dolorès - © La Boîte à Bulles

Un livre tout en émotion sur l’âge, la mort en horizon, la renaissance d’une mémoire, celle des racines ancrées dans un passé renié… Et l’Espagne, omniprésente, celle d’hier et celle d’aujourd’hui !

Nathalie, qui doit avoir quelque chose comme cinquante ans, visite régulièrement sa mère, placée dans un home. Cette femme âgée, dont les forces et la mémoire vacillent, parle soudain espagnol, ce qu’elle n’a jamais fait de sa vie. Et Nathalie sent, ressent que cette langue appartient à un passé qu’elle ne connaît pas. Un passé que sa mère a effacé pendant toute son existence.

A partir de là, on entre de plain-pied dans le quotidien de Nathalie : ses discussions avec sa propre fille, ses discussions avec sa sœur, discussions toujours polies, mais derrière lesquelles on entend une voix acariâtre et des jugements péremptoires…

Nathalie veut savoir, découvrir. Et ses pas la conduisent dans ceux de sa mère, petit à petit, dans les ornières de l’histoire, la grande, celle qui fit de Franco un dictateur sanglant, celle qui fit de milliers d’espagnols républicains des réfugiés en terres de France et d’ailleurs.

Plusieurs récits tissent la trame de ce livre, livre de mémoire, mais aussi de présents, livre de racines, mais aussi de politique.

Les racines d’un être humain peuvent-elles se donner en " héritage ", malgré le silence et le déni ? Nathalie est-elle la petite fille de la guerre d’Espagne ou une Française soucieuse, simplement, de continuer à aimer  une mère dont elle ne connaît presque rien ?

La première partie de cet album est totalement axée  autour de cette vieille femme qui, à l’approche de sa mort, renoue inconsciemment des liens avec celle qu’elle fut enfant. Et c’est aussi, donc, d’enfance, d’espérance, d’abandon qu’il s’agit ici.

La seconde partie, elle, s’enfouit dans l’Espagne d’aujourd’hui. Une Espagne qui, certes, ne vit plus à l’ombre d’un Franco-empereur, mais qui n’a toujours pas assumé, politiquement, humainement, la déchirure qui fut la sienne à la fin des années trente. Un mémorial existe pour les victimes tombées au nom de Franco, des petites stèles et des fosses communes témoignent seules des républicains tombés pour une idée de la liberté.

Et c’est dans la continuation de ces dénis, de cette histoire encore récente que cette seconde partie s’enfonce, profondément, nous faisant découvrir du plus près ce que sont les mouvements politiques actuels, Podemos, surtout, et les espoirs que ce parti/mouvement crée, des espoirs presque similaires, dans la mémoire collective, à ceux de 1936.

Le dessin évite tout " effet ", il se contente, comme  le récit lui-même, de décrire et raconter le quotidien, plusieurs quotidiens, en parallèle, ceux d’aujourd’hui, ceux d’hier aussi. C’est un livre plus intimiste que descriptif, un livre engagé, aussi, politiquement sans aucun doute, mais humainement surtout. Un livre qui, de par son thème central, celui des réfugiés, nous ramène à notre réalité contemporaine, même si tel n’est pas son but.

Lorsque les opposants de Franco se sont retrouvés en France, c’est dans des camps de concentration qu’on les a enfermés. Sans solution finale, évidemment, mais avec la volonté, malgré tout, et politique, elle, de ne pas montrer ces gens venus d’ailleurs, chassés par une guerre que l’Europe ne voulait pas voir !

 

Ce livre, malgré quelques faiblesses parfois, des raccourcis de scénario plutôt, est vraiment une œuvre intelligente. Les histoires mêlées qu’il nous raconte sont simples, et, en définitive, cet album nous raconte quelques vies qui, de par leurs racines, parfois muettes, ressemblent aussi à ce que nous sommes !

 

Jacques Schraûwen

Dolorès (auteur : Bruno Loth – éditeur : La Boîte à Bulles)