Corto Maltese, un retour en territoire connu

Corto Maltese - Sous le soleil de minuit
Corto Maltese - Sous le soleil de minuit - © Casterman

Dans quelques jours, c’est un héros mythique qui fait son retour en librairie : Corto Maltese. Comme tant d’autres, il cède aux sirènes de la "reprise". Après tout, si la série Blake & Mortimer se vend mieux aujourd’hui que du temps de son créateur, on aurait tort de ne pas tenter l’aventure avec Corto, n’est-ce pas ?...

 

Moins médiatisé que celui d’Hergé, l’héritage de Pratt est géré à travers la société Cong par Patricia Zanotti, la légataire universelle du génial créateur de Corto. Aussi, c’est elle et personne d’autre qui choisit à qui et quand confier les reprises des univers de Pratt.

Il y a dix ans, elle confiait ainsi Les Scorpions du Désert au dessinateur suisse Pierre Wazem après avoir lu Bretagne, un roman graphique paru aux Humanoïdes Associés dans lequel Wazem avait laissé transparaître son amour pour le dessin du père de Corto.

Cette fois, alors qu’on s’apprête à célébrer les 20 ans de la disparition du maître, elle confie pour la première fois Corto Maltese à un nouveau duo. Patricia Zanotti a d’abord choisi le scénariste, Juan Diaz Canales. Les lecteurs francophones le connaissent surtout pour les scénarios de la série à succès Blacksad. Pour le dessin, c’est lui qui a suggéré son ami Ruben Pellejero. Pellejero s’illustre depuis une vingtaine d’années dans des romans graphiques de qualité après avoir fait ses débuts dans (À Suivre) avec un autre espagnol, Jorge Zentner ; leur héros, Dieter Lumpen, était un héritier direct de Corto. L’homme est donc tout à fait à sa place dans cette reprise.

Alors, que donne cette nouvelle aventure de Corto, LE personnage auquel personne n’avait encore osé toucher ?

Il n’y a qu’un seul Pratt. Et il est mort il y a vingt ans

Pour commencer, feuilletez l’album. Vous y goûterez l’impression d’être en territoire connu, mais sans vous ôter de l’esprit que quelque chose a changé. Pellejero est revenu à l’essence du noir et blanc, mais il ne fait pas "du Pratt". Il y a beaucoup d’aplats de noir, mais curieusement, il y a aussi beaucoup de décors dessinés à la plume, dans un style qui n’a pas d’équivalent chez le dessinateur vénitien. Ensuite, plongez-vous dans le livre, qui commence par un rêve, comme pour faire revenir Corto et Raspoutine des limbes où nous les avions laissés.

L’histoire se déroule en 1915, dans le Grand Nord. Elle fait intervenir le souvenir d’un personnage bien réel, l’écrivain Jack London, déjà croisé dans La Jeunesse de Corto. Mais il n’apparaîtra pas en personne. L’ayant raté à l’Exposition Internationale de San Francisco, Corto Maltese reçoit cependant des nouvelles de son ami écrivain parti couvrir la révolution mexicaine : London lui demande de retrouver une femme et de lui confier une lettre. Cette femme a elle aussi existé, il s’agit de Waka Yamada, une ancienne prostituée japonaise qui s’était mis en tête de lutter contre la traite des blanches et pour le droit des femmes, dans ce Grand Nord du début du XXème siècle. On reconnaît ici la manière dont Hugo Pratt se servait de personnages réels pour accréditer les aventures de son héros. On retrouve aussi toute une série de thématiques historiques (les lointains échos du conflit de 14-18 dans le Grand Nord, l’émancipation des femmes, les grands combats contre le colonisateur, la course aux énergies fossiles...) qui sous-tendent le récit d’aventure. Ajoutez-y quelques dialogues allusifs, des ellipses intelligentes, l’un ou l’autre aphorisme qui rappelle Pratt et l’évocation de quelques noms célèbres dans la série (outre l’inévitable Raspoutine, on croise - presque - Pandora Groovesnore, par exemple) et vous serez peut-être sous le charme.

À n’en pas douter, Juan Diaz Canales a relu Corto Maltese avant de se lancer dans cette aventure. En lisant l’album, on ne doute ni de ses motivations ni de sa sincérité. Tout comme on apprécie le dessin de l’excellent Pellejero. Mais... Il n’y a qu’un seul Pratt. Et il est mort il y a vingt ans. Par exemple, cette aventure manque de silence. Et dieu sait que ces silences, ces non-dits étaient l’une des marques de fabrique de Corto.

Certes, Diaz Canales a parfaitement cerné les contours du marin maltais, ce mélange de dandysme, d’anarchie, de virilité et d’humanisme mâtiné d’un individualisme forcené. Cependant, en refermant le livre, on se surprend à ressentir une certaine tristesse. Celle que l’on ressent quand on remet la main sur un vieil album de photos dans lequel on contemple les souvenirs d’un défunt. On ne ressuscite pas un mort. Tout juste ressuscite-t-on son souvenir. Et ce n’est déjà pas si mal...

 

Sous le soleil de minuit. Corto Maltese, par Juan Diaz Canales & Ruben Pellejero. Casterman. Parution le 30 septembre