Canardo : 25. Un Con En Hiver – Le canard de Sokal, de plus en plus déprimé, de plus en plus lucide… de plus en plus Belge !!!

Toute ressemblance avec un " petit pays aux frontières internes ", comme le disait Claude Semal, n’a rien de fortuit dans cet album qui nous parle de royauté, de prise d’otage, de guerre(s) de religion(s), de djihadisme, de scoutisme… Et, bien évidemment, de morts particulièrement brutales !

5 images
Canardo © Casterman

A la suite de ses aventures précédentes, Canardo, flic privé et privé de toute utopie, se retrouve également privé de liberté, dans une des prisons du petit pays du Belgambourg. Un petit pays qui, juste à côté de la Wallonie, ressemble furieusement à un mélange sournois entre la Belgique et le Luxembourg actuels. La dirigeante de ce duché se trouve en face d’un problème qui risque de porter atteinte à sa fortune, un problème représenté par son père, atteint d’Alzheimer sélectif, et qui semble avoir été pris en otage par des djihadistes qui demandent une rançon importante. Cette duchesse, alors, libère Canardo à la condition qu’il réussisse à libérer ce vieil homme qui, dans des vidéos encore secrètes, déclare, que son " pays est devenu un nid de foutus mécréants et de scélérats infidèles ".

5 images
Canardo © Casterman

Et voilà comment Canardo, dans la campagne française où est maintenu prisonnier le patriarche, forme un couple improbable avec la Duchesse, sous le pseudo de Madame et Monsieur Beulemans. Voilà comment, dans un manoir où les terroristes, déguisés en scouts (la patrouille des castors…), sont d'impitoyables geôliers, ils vont à deux se battre contre l’intégrisme de ces croyants qui veulent faire sauter le château de Bouillon. Voilà comment ils vont se retrouver eux-mêmes l’enjeu d’une demande de rançon majorée. Voilà comment ils vont recevoir l’aide des services secrets wallons.

Voilà comment, surtout, tout va se terminer dans le sang, après qu’un doigt ait été coupé au patriarche du Belgambourg.

5 images
Canardo © Casterman

Vous l’aurez compris, les références sont nombreuses… Références au baron Empain, certes, mais aussi à la famille royale belge… Au Roi Albert II mais aussi à son fils le Prince Laurent… C’est de la caricature, bien entendu, mais une caricature, finalement, assez transparente, une caricature, en tout cas, qui permet, de bout en bout de ce livre passionnant, de déborder des frontières de la seule réalité belgo-wallonne-française.

Parce que les références sont politiques, aussi, et belges comme françaises, puisque, en parallèle de cette prise d’otages, on assiste, au Belgambourg, à une révolution de palais, un politicien de l’opposition prenant le pouvoir. Un politicien au nom transparent : Boulenchon !

Les Sokal, scénaristes, se sont incontestablement amusés comme des petits fous, et nous offrent ici une histoire tout en anarchisme à peine contrôlé ! Bien sûr, il y a toujours les ingrédients du roman noir à l’américaine des années 50, mais mâtinés, cette fois, de l’humour surréaliste d’un Léo Malet… Et d’une imagination débridée, et d’un bonheur dans l’écriture des dialogues aussi ! Comment ne pas faire un peu plus que sourire en lisant les " titres " du patriarche du Belgamboug : " commandeur de l’ordre du pélicouille d’or, grand maître d’obédiences aussi pittoresques qu’improbables et président d’honneur des clubs et associations ringardes les plus diverses " !

5 images
Canardo © Casterman

Depuis quelques albums, Benoît et Hugo Sokal s’en donnent à cœur joie pour parler, avec un humour cynique, plus anarchiste que surréaliste, de la Belgique, et c’est une totale réussite ! Ce l’est encore plus, ici, où ils parlent de la religion, au-delà même de l’intégrisme, de façon complètement politiquement incorrecte, et le résultat est vraiment jouissif !

Quant au dessin, on peut dire que Pascal Regnauld a fait sien le graphisme animalier de Sokal, et qu’il y est à l’aise comme un poisson pirate dans une mer étale.

Ce qui est formidable, dans cette série, qui en est à son numéro 25, c’est qu’elle n’a jamais faibli… Qu’elle s’est toujours ancrée dans notre société contemporaine, parfois avec une sorte de romantisme échevelé, parfois avec une vraie poésie amoureuse, mais le plus souvent avec une désespérance réjouissante. Et, toujours, avec un bonheur total !...

 

Jacques Schraûwen

Canardo : 25. Un Con En Hiver (dessin : Pascal Regnauld – scénario : Benoît et Hugo Sokal – couleurs : Hugo Sokal – éditeur : Casterman)