BD : le podium de 2014 en dix catégories

Sacrer un titre plutôt qu’un autre est toujours subjectif et très cruel pour ceux qui n’ont pas accès aux marches du podium. Mais tentons quand même l’expérience pour cette année qui s’achève. En deux fois cinq catégories. Place aujourd’hui à la série de l’année, à l’album de l’année, au livre noir de l’année, à la collaboration de l’année, et au scénariste de l’année.

La série de l’année : Blast, de Larcenet (Dargaud)

En quatre volumes de 200 pages, Larcenet nous raconte l’histoire d’un homme qui s’est mis en marge de la société et qui est suspecté d’avoir tué sa compagne. En garde à vue, interrogé par les flics, le clodo se raconte à sa manière et à son rythme, fixant les règles d’un récit halluciné et incroyablement riche sur le plan de la narration et de l’inventivité graphique. Un incontournable absolu. Et déjà un classique pour les trente ans à venir ! Leçon de découpage, précis de bande dessinée appliquée, c’est un joyau pur. On est ici face à quelque chose d’encore plus fort que l’album de l’année : un chef d’œuvre démarré il y a cinq ans et qui s’est achevé en 2014.

L’album de l’année : L’Arabe du futur, de Riad Sattouf, chez Allary.

Premier tome d’une autobiographie qui prouve que Sattouf, auteur de BD et cinéaste, est avant toute chose un grand conteur, L’Arabe du futur s’intéresse aux années de prime enfance de l’auteur, de 1978 à 1984. Des années qu’il a passées en Syrie sous Hafez-El-Assad et en Lybie, sous Kadhafi. On passe de l’incrédulité au rire sans transition. On s’attache aux personnages. Et on s’étonne d’un Riad Sattouf qui raconte sans aucune mièvrerie les années de son enfance déracinée.

Le livre «noir» de l’année : Little Tulip, de Charyn et Boucq, au Lombard.

Ceux qui se souviennent de Bouche du diable, par exemple, savent que ce duo est gagnant. Le romancier new yorkais et le génial dessinateur lillois n’avaient pourtant plus travaillé ensemble depuis des lustres. Ils se retrouvent pour le meilleur. Un livre d’une noirceur incandescente, entre goulag et maffias, placé sous le signe du dessin grâce à l’omniprésence du tatouage. La rencontre de deux géants dont aucun n’a voulu prendre le pas sur l’autre : le scénario est en béton armé et le dessin en or massif. Rare, fort, brutal, pulsionnel.

La collaboration de l’année. (Ou de la décennie ?)

Jean-Louis Tripp et Régis Loisel, auteurs complets tous les deux, ont terminé cet automne la magnifique série Magasin Général (Casterman), commencée dix ans et neuf albums plus tôt. Ils ont réalisé à deux à la fois tous les scénarios et le dessin, puisque l’un a posé les bases au crayon et l’autre a travaillé les matières sur les planches du premier. Magasin Général raconte les destinées d’une petite communauté d’âmes perdues dans la grande forêt canadienne durant les années 20. Une réflexion sur le progrès mais aussi et surtout, une grande saga sur la tolérance et sur le bonheur qui vous fait sans cesse passer du rire aux larmes. D’accord, neuf albums d’un coup, ça fait cher au pied du sapin, mais vous ne le regretterez pas ! Il y a une rare humanité dans cette petite famille qui deviendra la vôtre.

Le scénariste de l’année ?

Aïe, pas facile d’en choisir un. En fait, ils sont trois : Lupano, Zidrou et Fabien Nury.

De L’Homme qui n’aimait pas les armes à feu (Delcourt) à L’Assassin qu’elle mérite (Vents d’Ouest) en passant par Les Vieux fourneaux (Dargaud) ou encore à Un océan d’amour (Delcourt) un roman graphique muet, Lupano n’a rien raté cette année. Il prouve à chaque album sa maîtrise de la narration et du dialogue, mais aussi son sens de l’humour.

Zidrou, quant à lui, nous emmène depuis quelques années dans des histoires sombres mais incroyablement touchantes à l’opposé des séries d’humour qui ont fait son succès - L’élève Ducobu et Tamara, entre autres. En 2014, La Mondaine (2 tomes, Dargaud) et surtout Tourne-disques (Lombard), une variation sur un improbable voyage d’Eugène Ysaye au Congo, ont été ses albums les plus réussis.

Mais vous me permettrez de placer en tête de mon palmarès Fabien Nury, qui s’est fait connaître avec Il était une fois en France (6 volumes, Glénat). Mêlant avec une réelle habileté faits historiques, recherches personnelles et interprétation tout aussi personnelle, il nous propose des récits qui allient la grande aventure et un point de vue sur l’Histoire. Sa plus belle réussite en 2014, mais il n’était pas seul aux commandes (deux scénaristes, deux dessinateurs), c’est incontestablement L’Or et le sang, dont le quatrième et dernier tome est paru chez Glénat. Cette série raconte à sa manière la Guerre du Rif, soulèvement anti-colonial précurseur, en s’appuyant sur un duo de personnages fictifs très attachant. Mais son Mort au tsar (Dargaud) dessiné par Thierry Robin est tout aussi convaincant, qui raconte les soulèvements à Moscou au début du XXème siècle. Et Fils du soleil (Dargaud), une adaptation de Jack London avec Henninot au dessin, achèvera de convaincre les plus méfiants.

Le bonus du jour ?

Allez, avant la suite demain, je vous propose en catégorie bonus du jour la BD jeunesse de l’année : Les carnets de Cerise (collection Métamorphoses, chez Soleil) de Joris Chamblain et Aurélie Neyret. Cerise, jeune fille de onze ans qui vit seule avec sa mère, nous propose depuis trois albums des aventures au ton délicieusement magique et mature. Le talent conjugué du dessin et des scénarios donne à cette jeune série née en 2012 toutes les qualités pour devenir LA BD préférée des pré-ados. Elle pourrait bien détrôner Lou (Glénat), de Julien Neel, qui a régné sans partage sur ce secteur ces dernières années et dont le dernier volume a désorienté beaucoup de ses jeunes lectrices.

 

Thierry Bellefroid