Balthazar Au Pays Blême: la neige de Noël pour un conte presque cruel

Un conte pour toutes, pour tous, résolument moderne dans son approche graphique. Une dessinatrice, Mathilde Domecq, à écouter dans cette chronique. Un livre qui parle de l’enfance sans être enfantin !

4 images
Balthazar au pays blême © Casterman

Ce livre s’ouvre sur une citation de Gaston Bachelard, philosophe et poète. Il se continue par une préface de Pierre Dubois, spécialiste incontesté et incontestable du monde de l’ailleurs, celui des elfes, des fées, de tout ce qui ne se voit qu’exceptionnellement. Et tous deux se complètent, de par leur plaisir à ce que se révèle le mystère du vivre au rythme d’aventures qui ne sont jamais que des fêtes humaines de plus en plus graves, aventureuses, dangereuses. Donc, essentielles !

Je ne vais pas tenter ici de vous résumer l’histoire de ce Balthazar. Sachez, cependant, qu’il s’agit d’un gamin, dans la Russie du début du vingtième siècle, obligé de s’enfuir de son orphelinat pour ne pas être capturé par les sbires de l’horrible Raspoutine.

Sa fuite va vite lui devenir une quête, identitaire certes, mais aussi plus large. En fuyant le mal, c’est sa propre vérité qu’il va devoir trouver, au gré de ses rencontres, celles d’un cirque qui l’accueille, celle d’un ours presque philosophe, celle d’une sorcière, celle du froid, celle de l’aventure et de la résistance !

Le scénario, signé François Corteggiani, est foisonnant sans, cependant, perdre ses lecteurs en cours de voyage. On se plonge, avec ce " Balthazar ", dans un conte rédigé à l’ancienne, en chapitres, mais il s'agit d'un conte endiablé et dans lequel on sent que l’osmose entre la dessinatrice et le scénariste a été complète, une osmose dont le seul but a été de nous offrir une aventure fantastique sur fond historique particulièrement fidèle !

4 images
Balthazar au pays blême © Casterman

Le dessin de Mathilde Domecq, je le disais, est résolument moderne. On y retrouve l’influence de certains illustrateurs tchèques des années 50, par exemple… Mais aussi celle du manga, à certains moments, voire celle d’un graphisme américain aimant à la fois la simplification du trait et l’amplification des mimiques. Et on ressent également l’influence de dessinateurs européens comme Satouf, ou Sfar. Mais ce ne sont que des références, des influences légères, et le style de la dessinatrice se révèle extrêmement personnel. Ce qu’elle aime, par exemple, c’est s’attarder sur les regards, les rendre omniprésents, construire certaines planches, même, en les centrant de deux yeux curieux, cruels, étonnés ou embrumés…

Le regard, oui, c’est sans doute la caractéristique du style de Mathilde Domecq dans ce livre. Les personnages qu’elle met en scène n’existent, comme tout un chacun dans l’existence, que par les regards qui se posent sur eux et cherchent à les découvrir, à les comprendre, ces personnages ne sont eux-mêmes que par leurs propres regards posés sur le monde, et nourris de tolérance… A ce titre, on peut affirmer que le graphisme de Domecq est un graphisme humaniste, tout comme le scénario de Corteggiani.

4 images
Balthazar au pays blême © Casterman

Je pense qu’au-delà de l’histoire racontée, ce livre est une réussite grâce au dessin, omniprésent, un dessin qui ne se contente pas d’accompagner un texte, mais qui le continue, de page en page, de chapitre en chapitre. Comment, par exemple, ne pas aimer les paysages et les décors dans lesquels la dessinatrice entraîne ses personnages ? Comment ne pas aimer, de la même manière, les planches dans lesquelles l’action ou la réflexion sont privilégiées par l’absence de décors ? Il y a, en tête de chaque chapitre, des pleines planches, en technique de " grattage ", absolument somptueuses, qui font un peu penser à ce qu’Andreas faisait dans les années 70… Et ce noir et blanc, aux contrastes profonds, laisse ensuite la place, dans le chapitre lui-même, à un jeu de couleurs qui, refusant toute douceur, ou presque, crée le véritable environnement du récit.

Le graphisme de Mathilde Domecq est lumineux, éclectique, essentiel à la qualité de cet album!

Ce livre n’est pas uniquement destiné aux enfants, vous l’aurez compris. Il ouvre des fenêtres sur des tas d’univers différents, des univers fantastiques, bien entendu, puisque seuls aptes à être des révélateurs de tous nos possibles !

Avec ses nombreux niveaux de lecture, cet album d’une centaine de planches ne demande, croyez-moi, qu’à se couvrir de papier d’emballage cadeau pour quelqu’un que vous aimez…

 

Jacques Schraûwen

Balthazar Au Pays Blême (dessin : Mathilde Domecq – scénario : François Corteggiani – éditeur : Casterman)