Ailefroide – Le livre d'une vie, le roman graphique de défis, de rêves et d'apprentissages…

Amoureux de la montagne, ce livre est pour vous… Amoureux des aventures humaines vécues en marge des normes, ce livre est pour vous… Amoureux d’une bande dessinée qui s’accepte totalement comme objet d’art et de littérature, ce livre est pour vous !... 

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ailefroide © Casterman

Avec " Ailefroide ", nous nous trouvons en face d’un livre étonnant et multiple.

Bien sûr, c’est d’abord la " biographie " dessinée de Jean-Marc Rochette lui-même. Il voulait devenir guide de montagne, il s’est réalisé comme dessinateur de bande dessinée. Il se voulait aventurier éperdu des fulgurances de la nature, il s’est enfoui dans les imaginaires de papier nourris de ses souvenances et de ses espérances.

Dans ce livre, tout commence par le peintre Soutine, et ses émerveillements de lumière qu’un gamin, Rochette, regarde, et veut toucher. Et ce sont ces couleurs-là, sans même s’en rendre compte, que ce gamin va rechercher dans les défis qu’il s’impose, face d’abord à des parois à gravir, à des montagnes à découvrir, par des voies de plus en plus difficiles, de plus en plus envoûtantes.

Dans ce livre, donc, tout continue par ces défis qui sont autant d’apprentissages pour le jeune Rochette. Un gamin qui se découvre dans l’aventure, certes, mais pour qui, inconsciemment, cette aventure est aussi celle de l’amitié, celle du partage, pour qui cette aventure devient plus qu’un apprentissage au " sport ", un apprentissage à la vie elle-même, avec ses passions, ses folies, ses démesures, ses raisons aussi…

De page en page, on suit le parcours pratiquement initiatique de ce gamin qui, peu à peu, découvre qu’au-delà du rêve il y a un au-delà infiniment moins lumineux, infiniment plus cruel, celui de la souffrance, celui de la mort.

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ailefroide © Casterman

Avec Rochette, on se trouve toujours en porte-à-faux par rapport aux habitudes qui peuvent être celles de la bande dessinée. Bien sûr, il y a une narration graphique parfaitement maîtrisée, un découpage traditionnel qui met à l’aise tous les lecteurs. Mais il y a aussi la présence, au détour des pages, et ici dès la première page d’ailleurs, de l’Art. Soutine, oui… Mais aussi l’architecture, au travers des décors, des paysages, des chapelles, des ruelles. On sent toujours, chez Rochette, qu’une existence, quelle qu’elle soit, ne peut se montrer, se révéler qu’ancrée profondément dans un lieu, dans une succession de lieux. Et même s’il est, dans ce livre-ci, didactique quant aux techniques de l’alpinisme, il réussit à l’être en nous montrant la montagne vivre, remuer, palpiter… Vibrer, même, sous la présence lumineuse de ciels qui, oppressants parfois, se font surtout des envolées vers des ailleurs toujours plus lointains, toujours plus poétiques.

Et pis, il y a aussi le côté littéraire de son écriture. Chaque personnage a sa façon de parler, de s’exprimer, comme il a sa manière personnelle de bouger. On sent aussi, au travers des textes qui émaillent son récit, la présence de références d’écrivains, pas en tant que " citations ", mais bien plus comme inspiration assumée.

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ailefroide © Casterman

On entend, dans ce livre, bruisser le silence. On ressent la persistance de l’anecdote tout au long d’un destin en construction. On s’enfouit dans un album véritablement construit comme un roman, avec des dialogues, des descriptions, des chapitres, même. On assiste à la naissance de la peur, petit à petit, et à cette prise de conscience douloureuse : vivre, vieillir, c’est accepter cette peur.

Il s’agit d’une longue tranche de vie, faite de plusieurs époques. De plusieurs réalités, aussi, puisque ce roman graphique nous montre Rochette abandonner la montagne après en avoir découvert les morsures, découvrir la souffrance, personnellement et en assistant, à l’hôpital, à une scène d’une horreur quotidienne inacceptable.

On le voit devenir dessinateur de bande dessinée, et assumer pleinement quelques influences qui, dans ce " Ailefroide ", embellissent le dessin… Rochette, par exemple, revendique pleinement le côté " adolescent, boy-scout " de ses personnages et, donc, du dessin qui les montre, et qui rappelle de manière évidente le talent de Pierre Joubert, ou de Pierre Forget.

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ailefroide © Casterman

C’est de la bande dessinée, d’abord et avant tout. Mais de la bande dessinée qui rend hommage à la peinture, à quelques aînés, aussi, comme l’immense Corben. De la bd qui, neuvième art à part entière, prône avant tout la liberté… Celle de la création, celle du rêve, celle de prendre les chemins, qu’ils soient des voies entre deux pitons rochers ou les pages d’un journal de bande dessinée des années 70.

Et c’est cela que je retiendrai sans doute de ce livre : l’aile froide de la liberté et de ses angoisses qui souffle tout au long de ses pages !

Un livre de Jean-Marc Rochette, c’est toujours un événement. Un livre dans lequel Olivier Bocquet a participé au scénario, c’est aussi toujours un gage de qualité.

Alors, que vous aimiez ou non la montagne, l’alpinisme, l’escalade, cela n’a pas d’importance… Ce livre est une fresque épique, romantique, initiatique qui, vécue, nous offre le paysage plutôt que le portrait d’un être humain à la poursuite de ses possibles artistiques ! Une fresque que je vous invite à découvrir !...

 

Jacques Schraûwen

Aile Froide (dessin et couleur: Jean-Marc Rochette – scénario : Jean-Marc Rochette et Olivier Bocquet – éditeur : Casterman)