Philippe Cornet en Amérique

Walk Of Fame, Hollywood, Juin 2016
12 images
Walk Of Fame, Hollywood, Juin 2016 - © Philippe Cornet

Le Botanique accueille dans sa galerie, une quarantaine de photographies du journaliste, réalisateur, documentariste, Philippe Cornet. Intitulée "Fragments d'Amérique", l'expo a vu le jour en partie grâce au crowdfunding, un financement participatif qui semble devenir incontournable de nos jours pour faire vivre la culture. A quelques semaines des élections américaines, le monde entier a les yeux tournés vers les Américains, et le spectacle ahurissant de la médiatisation politique : ces photos apportent un éclairage supplémentaire sur ce qui se passe de l'autre côté de l'Atlantique.

Dans ces "Fragments américains", il y a différents points de vue sur les Etats-Unis, et les Américains, points de vue qui sont proposés dans différentes sortes de cadres. Il y a des portraits posés, des portraits pris sur le vif, des natures mortes, ou des ouvertures inédites sur les stéréotypes américains, mais alors quel est le fil conducteur ? 

Philippe Cornet : Il y a deux options, il y a l’option drapeau et des gens posés, il y a 9 portraits, ça c’était vraiment quelque chose d’assez précis, voulu, dessiné, en liaison avec le numéro spécial extra du Vif, qui est paru le 6 octobre, un supplément qui n’est plus disponible, et le reste, c’est un peu un terrain de chasse et d’aventures, libre et libertaire, c’est pour ça que j’ai appelé ça "Fragments américains".  Le fil, c’est un peu mon regard sur ce pays, personnel, subjectif et qui ne prétend absolument pas être une étude humaniste ni sociologique, mais qui est une déambulation en plusieurs parties, puisque les photos ont été prises en 2011, 2015 et 2016, sauf la photo d’Arno qui est un peu un clin d’œil et qui date de 1992. C’est une espèce de puzzle, où on se dit à la fin, peut-être après 42 ou 43 photos, qu'il y a quelque chose qui ressemble aux Etats-Unis, c’était mon objectif.

J’ai fait 25 voyages aux Etats-Unis, j’ai pris pas mal de photos, et avec Marie Papazoglou du Bota, on a fait depuis pratiquement un an, un travail d’édition, pour essayer d'avoir quelque chose de relativement cohérent. Et il y a une sorte de fil rouge néanmoins que j’ai remarqué au fur et à mesure, et qui n’était pas forcément mon intention, il y a quand même un sentiment de mélancolie, de solitude, par rapport aux stéréotypes américains, même si on les retrouve en même temps, avec la gloire, la quête de la célébrité et de l’argent, notamment sur le Walk of Fame, et dans le parc d’attraction.

Qu'est-ce qui t'attire en Amérique ?

Je pense qu’il y a quelque chose de physique, c’est le pays qui ressemble le moins au monde à la Belgique, à tout point de vue, je crois qu’on est peut-être plus proche des Chinois que des Américains ! Non, je rigole. J’ai plutôt été baigné par la culture anglaise qu’américaine, je parle de la culture musicale, mais il est clair qu’on est quand même vampirisé, moi comme quelques milliards d’autres personnes sur Terre, vampirisé par la puissance de cette culture, par la multiplicité de cette culture, principalement en musique et au cinéma. Il y a quelque chose qui tient quand même à l’espace, je trouve, dans ce pays, qui me fascine, et sans être du tout - et ça, je crois qu’on le comprend même à travers l’exposition – un partisan du système politique et économique, pas du tout, j’ai un peu  l’impression que c’est plutôt une catastrophe, mais il y a une vastitude, il y a un espace, il y a une énigme qui tient à la multiplicité du pays, et c’est ce que j’ai essayé de montrer aussi, de donner quelques visages à une espèce de monstre.

Quand je suis revenu des Etats-Unis en 2015, j’ai eu envie de faire des tirages de cette journée aux Universal Studios, où il y a quelques portraits avec cette femme en hijab avec des oreilles de Minnie, pour voir ce que ça donnait en grand.

Cette femme avait quelque chose d’étrange et d’un peu décalé, entre la sévérité et la beauté de son visage, le fait de porter le foulard, avec toutes les significations que ça a ou pas, et puis évidemment les oreilles de Minnie. Dans cette espèce de mélange assez incongru, il y avait quelque chose de très actuel.

Ce qui m’avait frappé en allant dans ce parc, on était en juillet 2015, je n’étais plus allé dans un parc d’attraction depuis 20 ans, je n’aime pas du tout ça, c'est que ça avait vraiment changé: j’ai trouvé une multi-culturalité, une représentation mondiale assez forte, assez surprenante. Evidemment, les gens qui sont dans ce parc, sont probablement un mix d’Américains et d’étrangers, mais il y avait un sentiment différent de voir une Amérique beaucoup plus mélangée que celle que j’avais vue dans un parc d’attraction 20 ans auparavant. C’est parti un peu de là, avec l’idée de faire un spécial Vif autour de la matière intellectuelle et culturelle américaine à paraître maintenant, avant les élections.

D'où vient l'idée de faire appel au crowdfunding pour monter l'expo ?

J’ai eu une bourse de l’AJP (Association des Journalistes Professionnels) pour l’ensemble du projet, l’écriture et l’exposition photo, et c’est eux qui m’ont proposé d’utiliser le crowdfunding pour compléter l’argent qu’ils m’avaient donné. Une expo comme celle-là coûte plus ou moins 3500 euros, avec les essais de tirage, et d’encadrement, on peut parler d’argent, le Botanique en paie plus ou moins la moitié, et avec le crowdfunding, j’ai obtenu 3075 euros. Si on retire les 8% du crowdfunder (Ulule) et le montant des contreparties puisque ça fonctionnait comme ça, les gens avançaient l’argent et recevaient des tirages, j’arrive au montant du coût de départ de l’expo.

C’est la première fois que je fais ça, l’expérience n’est pas négative puisque je suis parvenu quand même à atteindre et à dépasser mon objectif, mais je ne sais pas si je le referais. Pour moi, clairement, cette exposition, c’est aussi une matérialisation de mes envies, c’est assez égocentrique, bien sûr, j’ai eu envie de partager ces photos, et je suis assez sensible aux réactions des gens, positives ou négatives par rapport aux photos exposées... C’est aussi une espèce de test : je me pose beaucoup de questions sur le sens du journalisme, et sur le sens de ce que je suis en train de faire, mais je ne vais pas changer, je ne vais pas tout à coup, tout laisser tomber pour devenir photographe. Mais j’ai envie par contre de continuer à explorer cette veine-là comme je vais continuer à écrire et à faire du documentaire.