Un curieux bouclier sacré, sculptés par des "chasseurs de têtes", dans le "cabinet" du Musée L

Un curieux bouclier sacré, sculptés par des "chasseurs de têtes", dans le "cabinet" du Musée L
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Un curieux bouclier sacré, sculptés par des "chasseurs de têtes", dans le "cabinet" du Musée L - © Musée L

Les musées sont ouverts ! Pour vous faire découvrir leur patrimoine, on vous raconte l’histoire de ces chefs-d’œuvre de nos collections muséales pourtant méconnus

Le Musée L, à Louvain-la-Neuve, expose une vaste collection d’objets et d’œuvre d’art racontant l’histoire de la recherche et des sciences, mais aussi celle de l’humanité. La reconstitution du "cabinet de curiosités" renferme sans doute les éléments les plus intrigants du musée, parmi lesquels un bouclier ancien, sculpté par un peuple "coupeur de têtes".

La science de la curiosité

A la Renaissance, une nouvelle mode s’empare des salons aisés d’Europe. Pour symboliser leur érudition et leur fortune, nobles et bourgeois s’empressent d’acquérir des collections d’objets divers, souvent en provenance de lieux que la colonisation découvre à peine. C’est la naissance des "cabinets de curiosités". Simples meubles ou pièces entières, ces cabinets rassemblent des collections hétéroclites, pas toujours cohérentes. Les propriétaires y cultivent un goût pour l’étrange, le merveilleux, l’insolite. On y trouve tant des coquillages que des statuettes, des animaux empaillés que des armes, des tableaux, des restes humains, des plantes, des artefacts antiques, des insectes épinglés ou des objets censés être "magiques".

Mais tout ce fouillis est plus organisé qu’il n’y paraît. Ainsi, un cabinet est rangé selon différents "domaines" : les Naturalia qui rassemblent tout ce qui à trait au minéral, animal ou végétal, les Artificialia pour tout ce qui est de confection humaine, les Scientificalia pour les instruments scientifiques, et les Exotica, catégorie imprégnée d’un imaginaire colonial qui réunit tous les objets, humains ou naturels, provenant d’autres continents.

Parmi les cabinets les plus courus, citons celui dit "du Roi", à Paris, créé par Louis XIII et agrémenté, quelques décennies plus tard, par le célèbre naturaliste Buffon, en personne. Situées aux Jardins du Luxembourg, ses collections formeront, bien plus tard, le Muséum d’Histoire naturelle de Paris.

Car avec le temps, les cabinets se sont mués en collections muséales, et leurs artefacts sont encore aujourd’hui visibles dans les plus grands musées du monde, particulièrement ceux dédiés aux sciences naturelles ou à l’ethnologie.

C’est donc en référence à ces "proto-musées", que le Musée L a reconstitué un cabinet de curiosités avec quelques-uns des éléments les plus singuliers de sa collection universitaire. Parmi ceux-ci donc, un intrigant bouclier venant du bout du monde.

Le bouclier des hommes de l’arbre

Cet objet provient de Nouvelle-Guinée occidentale, une province de l’Indonésie, où vit le peuple des Asmat.

La sculpture tient un rôle essentiel dans cette société, car elle est fortement liée à la tradition mythologique selon laquelle les premiers Asmat furent sculptés dans des arbres. Plusieurs auteurs supposent que c’est pour cela que le peuple se nomme lui-même "hommes de l’arbre".

Le bouclier est l’objet sculpté par excellence. Selon la tradition, un bouclier asmat est habité par l’âme d’un ancêtre dont il porte le nom. Utilisé en temps de guerre et lors des cérémonies, il est aussi une protection contre les esprits malveillants et les fantômes pour la famille et la maison.

L’objet doit être bien traité car il est, pour les Asmat, bien vivant, et susceptible de rancune. Ainsi, la négligence à l’égard d’une sculpture doit automatiquement donner lieu à des excuses, sous peine de subir la vengeance de l’objet bafoué. Le sculpteur confie d’ailleurs son œuvre à son acquéreur en lui recommandant d’en prendre soin, comme d’un être vivant.

Les sujets gravés sont souvent des éléments naturels stylisés : animaux, insectes, vagues, coquillages, fleurs, etc. On voit également des silhouettes humaines qui représentent les ancêtres. Le bouclier conservé au Musée L représente des chauves-souris stylisées, symboles d'une pratique pour le moins… singulière : la chasse aux têtes.

Le peuple "coupeur de têtes"

Notre bouclier a été donné au musée par Robert Steichen, anthropologue et psychiatre, en 2013. S’il n’a, à proprement parler, jamais fait partie d’un cabinet de curiosités d’antan, l’objet y aurait sans doute eu sa place à l’époque. Car il fait appel à un imaginaire "exotique" qui correspond à ce que les collections des cabinets entendaient rassembler.

Venant des tropiques, pourvu d’une symbolique magique, et illustrant surtout une pratique jugée "barbare", l’objet aurait eu toutes les qualités pour séduire les salons européens en quête de sensationnalisme.

Car, jusqu’au milieu du 20e siècle, les Asmat sont réputés pour être des coupeurs de têtes. Les chauves-souris sculptées symbolisent cette "chasse aux têtes", car elles mangent les fruits des arbres, et les Asmat associent les arbres et les fruits respectivement au corps et à la tête.

La pratique, bien que cruelle, s’expliquait cependant par les croyances asmat en l’équilibre du monde. En effet, lorsqu’un enfant venait à naître, cela signifiait qu’une vie humaine devait être prise quelque part, pour rétablir l’équilibre des choses. La pratique fut interdite tardivement, lorsque l’Indonésie devint indépendante, et avec sa disparition, c’est la sculpture asmat qui déclina, avant d’être progressivement rétablie et protégée (mais sans étêtage, cette fois !)

Le musée est ouvert !

Si vous voulez découvrir les trésors du cabinet de curiosité du Musée L, ainsi que le reste de ses remarquables collections, rendez-vous du mardi au vendredi de 9h30 à 17h ainsi que le week-end et les jours fériés de 11h à 17h.

La réservation est obligatoire, sur le site internet du musée.